Histoire de la Réformation du seizième siècle

4.11

Pensées de départ – Adieux à l’Église – Moment critique – Délivrance – Courage de Luther – Mécontentement à Rome – Bulle – Appel à un concile

Luther, pensant qu’il pouvait être bientôt chassé de l’Allemagne, s’occupait de la publication des actes de la conférence d’Augsbourg. Il voulait que ces actes demeurassent comme un témoignage de la lutte entre Rome et lui. Il voyait l’orage près d’éclater, mais il ne le craignait pas. Il attendait de jour en jour les malédictions de Rome, et il disposait et ordonnait tout, afin d’être prêt lorsqu’elles arriveraient. « Ayant retroussé ma robe et ceint mes reins, disait-il, je suis prêt à partir comme Abraham, sans savoir où j’irai ; ou plutôt sachant bien où, puisque Dieu est toutes partsa. » Il avait le dessein de laisser derrière lui une lettre d’adieu. « Aie alors le courage, écrivait-il à Spalatin, de lire la lettre d’un homme maudit et excommunié. »

a – Quia Deus ubique. (Ibid., p. 188.)

Ses amis étaient remplis pour lui de crainte et de sollicitude. Ils le suppliaient de se constituer prisonnier entre les mains de l’Électeur, afin que ce prince le fit garder sûrement quelque partb.

b – Ut principi me in captivitatem darem. (L. Epp. I, p. 189.)

Ses ennemis ne pouvaient comprendre ce qui lui donnait tant d’assurance. Un jour, on s’entretenait de lui à la cour de l’évêque de Brandebourg, et l’on demandait sur quel appui il pouvait se fonder. « C’est Érasme, disait-on, c’est Capiton, ce sont d’autres hommes savants qui sont sa confiance. — Non, non, reprit l’évêque, le pape s’inquiéterait fort peu de ces gens-là. C’est sur l’université de Wittemberg et sur le duc de Saxe qu’il se repose… » Ainsi les uns et les autres ignoraient quelle était la forteresse où s’était réfugié le réformateur.

Des pensées de départ traversaient l’esprit de Luther. Ce n’était pas la crainte des dangers qui les faisait naître, mais la prévision des obstacles sans cesse renaissants que trouverait en Allemagne la libre profession de la vérité. « Si je demeure ici, disait-il, la liberté de dire et d’écrire bien des choses me sera ravie. Si je pars, j’épancherai librement les pensées de mon cœur, et j’offrirai ma vie à Jésus-Christc. »

c – Si iero totum effundam et vitam offeram Christo. (Ibid., p. 190.)

La France était le pays où Luther espérait pouvoir annoncer la vérité sans entraves. La liberté dont jouissaient les docteurs et l’université de Paris, lui paraissait digne d’envie. Il était d’ailleurs d’accord avec eux sur beaucoup de points. Que fût-il arrivé s’il eût été transporté de Wittemberg en France ? La Réformation s’y fût-elle établie comme en Allemagne ? La puissance de Rome y eût-elle été détrônée, et la France, qui était destinée à voir les principes hiérarchiques de Rome et les principes destructifs d’une philosophie irréligieuse se combattre longtemps dans son sein, fût-elle devenue un grand foyer de lumière évangélique ? Il est inutile de faire à ce sujet de vaines suppositions ; mais peut-être Luther à Paris eût-il changé quelque chose aux destinées de l’Europe et de la France.

L’âme de Luther était vivement émue. Il prêchait souvent dans l’église de la ville, à la place de Simon Heyens Pontanus, pasteur de Wittemberg, qui était presque toujours malade. Il crut devoir, à toute aventure, prendre congé de ce peuple auquel il avait si souvent annoncé le salut. « Je suis, dit-il un jour en chaire, un prédicateur bien peu stable et bien incertain. Que de fois déjà ne suis-je pas parti tout à coup sans vous avoir salués ?… Si ce cas se représentait encore et que je ne dusse pas revenir, recevez ici mes adieux. » Puis, ayant ajouté quelques autres mots, il finit en disant avec modération et avec douceur : « Je vous avertis, enfin, de ne pas vous laisser épouvanter, si les censures papales se déchaînent sur moi avec furie. Ne l’imputez pas au pape, et n’en veuillez de mal, ni à lui, ni à quelque mortel que ce soit ; mais remettez toute la chose à Dieud. »

d – Deo rem commiterent. Luth. Epp. I, 191

Le moment parut enfin arrivé. Le prince fit entendre à Luther qu’il désirait le voir s’éloigner de Wittemberg. Les volontés de l’Électeur lui étaient trop sacrées pour qu’il ne s’empressât pas de s’y conformer. Il fit donc ses préparatifs de départ, sans trop savoir de quel côté il dirigerait ses pas. Il voulut pourtant réunir une dernière fois ses amis, et il leur prépara, dans ce dessein, un repas d’adieu. Assis avec eux à la même table, il jouit encore de leur douce conversation, de leur tendre et craintive amitié. On lui apporte une lettre… Elle vient de la cour. Il l’ouvre et la lit ; son cœur se serre : elle renferme un nouvel ordre de départ. Le prince lui demande « pourquoi il tarde si longtemps à s’éloigner. » Son âme fut accablée de tristesse. Cependant il reprit courage, et, relevant la tête, il dit avec fermeté et avec joie, en portant ses regards sur ceux qui l’entouraient : « Père et mère m’abandonnent, mais le Seigneur me recueillee. » Il fallait partir. Ses amis étaient émus. — Qu’allait-il devenir ? Si le protecteur de Luther le rejette, qui voudra le recevoir ? Et l’Évangile, et la vérité, et cette œuvre admirable… tout sans doute va tomber avec l’illustre témoin. La Réformation semble ne plus tenir qu’à un fil, et au moment où Luther quittera les murs de Wittemberg, ce fil ne se rompra-t-il pas ? Luther et ses amis parlaient peu. Frappés du coup qui atteignait leur frère, des larmes coulaient de leurs yeux. Mais, quelques instants après, un second message arrive. Luther ouvre la lettre, ne doutant point d’y trouver une sommation nouvelle. Mais, ô main puissante du Seigneur ! pour le moment il est sauvé. Tout a changé d’aspect. « Comme le nouvel envoyé du pape espère, lui écrit-on, que tout pourra s’arranger au moyen d’un colloque, restez encoref. Que cette heure fut importante ! et que fût-il arrivé si Luther, toujours empressé à obéir à la volonté de son prince, eût quitté Wittemberg aussitôt après sa première lettre ? Jamais Luther et l’œuvre de la Réformation ne furent plus bas que dans ce moment-là. C’en était fait, semblait-il, de leurs destinées : un instant suffit pour les changer. Parvenu au plus bas degré de sa carrière, le docteur de Wittemberg remonta rapidement, et son influence dès lors ne cessa de croître. L’Éternel commande, selon le langage d’un prophète, et ses serviteurs descendent aux abîmes et remontent aux cieux.

e – Vater und Mutter verlassen mich, aber der Herr nimmt mich auf.

f – L. Opp. XV, 824.

Spalatin fit appeler Luther à Lichtemberg pour avoir, d’après les ordres de Frédéric, une entrevue avec lui. Ils y parlèrent longtemps de la situation des choses. « Si les censures de Rome arrivent, certainement, dit Luther, je ne demeurerai pas à Wittemberg. » — « Gardez-vous, reprit Spalatin, de trop précipiter votre voyage en Franceg  !… » Il le quitta en lui disant d’attendre ses avis. « Recommandez seulement mon âme à Christ, disait Luther à ses amis. Je vois que mes adversaires s’affermissent dans le dessein de me perdre ; mais Christ m’affermit en même temps dans celui de ne pas leur céderh. »

g – Ne tam cito in Galliam irem. (L. Epp. I, p. 195.)

h – Firmat Christus propositum non cedendi in me. (L. Epp. 1, p. 195.)

Luther publia alors les Actes de la conférence d’Augsbourg. Spalatin lui avait écrit, de la part de l’Électeur, de ne point le faire ; mais il était trop tard. Le prince, une fois la publication faite, y donna son approbation : « Grand Dieu ! disait Luther dans la préface, quel nouveau, quel étonnant crime, que de chercher la lumière et la vérité !… et surtout dans l’Église, c’est-à-dire, dans le royaume de la vérité. — Je t’envoie mes Actes, écrivait-il à Linck : ils sont plus tranchants que le seigneur légat ne l’a sans doute espéré ; mais ma plume est prête à enfanter de bien plus grandes choses. Je ne sais moi-même d’où me viennent ces pensées. A mon avis, l’affaire n’est pas même commencéei, tant il s’en faut que les grands de Rome puissent déjà en espérer la fin. Je t’enverrai ce que j’ai écrit, afin que tu voies si j’ai bien deviné en croyant que l’Antéchrist dont parle saint Paul règne maintenant dans la cour de Rome. Je crois pouvoir démontrer qu’il est pire aujourd’hui que les Turcs eux-mêmes. »

i – Res ista needum habet initium suum me judicio. (Ibid., p. 193.)

De partout revenaient à Luther de sinistres rumeurs. Un de ses amis lui écrivit que le nouvel envoyé de Rome avait reçu l’ordre de se saisir de lui et de le livrer au pape. Un autre lui rapporta qu’étant en voyage il s’était rencontré quelque part avec un courtisan, et que la conversation s’étant engagée sur les affaires qui préoccupaient alors l’Allemagne, celui-ci lui avait déclaré avoir pris l’engagement de remettre Luther entre les mains du souverain pontife. « Mais plus leur furie et leur violence augmentent, écrivait le réformateur, moins je tremblej. »

j – Quo illi magis furunt, et vi affectant viam, eo minus ego terreor. (L. Epp. I, p. 191.)

On était à Rome très mécontent de Cajetan. Le dépit qu’on éprouvait de voir échouer cette affaire se porta d’abord sur lui. Les courtisans romains se crurent en droit de lui reprocher d’avoir manqué de cette prudence et de cette finesse qui, à les en croire, devaient être les premières qualités d’un légat, et de n’avoir pas su faire plier, dans une occasion si importante, la roideur de sa théologie scolastique. C’est à lui qu’est toute la faute, disait-on. Sa lourde pédanterie a tout gâté. Pourquoi avoir irrité Luther par des injures et des menaces, au lieu de le ramener par la promesse d’un bon évêché, ou même d’un chapeau de cardinalk  ? Ces mercenaires jugeaient du réformateur d’après eux-mêmes. Cependant il fallait réparer cette faute. D’un côté, Rome devait se prononcer ; de l’autre, elle devait ménager l’Électeur, qui pouvait lui être très utile pour le choix qu’on allait bientôt être appelé à faire d’un empereur. Comme il était impossible à des ecclésiastiques romains de soupçonner ce qui faisait la force et le courage de Luther, ils s’imaginaient que l’Électeur était beaucoup plus impliqué dans l’affaire qu’il ne l’était réellement. Le pape résolut donc de suivre une autre ligne de conduite. Il fit publier en Allemagne, par son légat, une bulle dans laquelle il confirmait la doctrine des indulgences, précisément dans les points attaqués, mais où il ne parlait ni de l’Électeur, ni de Luther. Comme le réformateur avait toujours dit qu’il se soumettrait à la décision de l’Église romaine, le pape pensait qu’il devait maintenant, ou tenir sa parole, ou se montrer ouvertement perturbateur de la paix de l’Église, et contempteur du saint-siége apostolique. Dans l’un et dans l’autre cas, le pape semblait n’avoir qu’à gagner ; mais on ne gagne rien à s’opposer avec obstination à la vérité. En vain le pape avait-il menacé de l’excommunication quiconque enseignerait autrement qu’il ne l’ordonnait ; la lumière ne s’arrête pas à de tels ordres. Il eût été plus sage de tempérer par certaines restrictions les prétentions des vendeurs d’indulgences. Ce décret de Rome fut donc une nouvelle faute. En légalisant des erreurs criantes, il irrita tous les hommes sages, et il rendit impossible le retour de Luther. « On crut, dit un historien catholique, grand ennemi de la Réformationl, que cette bulle n’avait été faite que pour l’intérêt du pape et des quêteurs, qui commençaient à ne plus trouver personne qui leur voulût rien donner pour ces indulgences. »

k – Sarpi. Concile de Trente, p. 8.

l – Maimbourg, p. 38.

Le cardinal de Vio publia le décret à Lintz en Autriche, le 13 décembre 1518 ; mais déjà Luther s’était mis à l’abri de ses atteintes. Le 28 novembre, il en avait appelé, dans la chapelle du Corps de Christ à Wittemberg, du pape à un concile général de l’Église. Il prévoyait l’orage qui allait fondre sur lui ; il savait que Dieu seul pouvait le conjurer ; mais ce qu’il était lui-même appelé à faire, il le fit. Il devait sans doute quitter Wittemberg, ne fût-ce même qu’à cause de l’Électeur, aussitôt que les malédictions romaines y seraient arrivées : toutefois il ne voulait pas abandonner la Saxe et l’Allemagne sans une éclatante protestation. Il la rédigea donc, et afin qu’elle fût prête à être répandue au moment où l’atteindraient les fureurs de Rome, comme il s’exprime, il la fit imprimer, sous la condition expresse que le libraire en déposerait chez lui tous les exemplaires. Mais cet homme, avide de gain, les vendit presque tous, tandis que Luther en attendait tranquillement le dépôt. Luther s’en fâcha ; mais la chose était faite. Cette protestation hardie se répandit partout. Luther y déclarait de nouveau qu’il n’avait pas l’intention de rien dire contre la sainte Église, ni contre l’autorité du siège apostolique et du pape bien conseillé. « Mais, continue-t-il, attendu que le pape, qui est le vicaire de Dieu sur la terre, peut, comme tout autre homme, errer, pécher, mentir, et que l’appel à un concile général est le seul moyen de salut contre des actions injustes auxquelles il est impossible de résister, je me vois obligé d’y avoir recoursm. »

m – Löscher, Ref. Act.

Voilà donc la Réformation lancée sur un terrain nouveau. Ce n’est plus du pape et de ses résolutions qu’on la fait dépendre, c’est d’un concile universel. Luther s’adresse à toute l’Église, et la voix qui part de la chapelle du Corps de Christ doit parcourir tous les troupeaux du Seigneur. Ce n’est pas le courage qui manque au réformateur ; il en donne une preuve nouvelle. Dieu lui manquera-t-il ? C’est ce que nous apprendront les périodes diverses de la Réformation qui doivent encore se dérouler sous nos yeux.

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