Histoire de la Réformation du seizième siècle

6.3

La papauté attaquée – Appel à la noblesse – Les trois murailles – Tous les chrétiens sont prêtres – Le magistrat doit corriger le clergé – Abus de Rome – Ruine de l’Italie – Dangers de l’Allemagne – Le Pape – Les légats – Les moines – Le mariage des prêtres – Le célibat – Les fêtes – Les Bohémiens – La charité – Les universités – L’Empire – L’Empereur doit reprendre Rome – Livre non publié – Modestie de Luther – Succès de l’adresse

Mais il y avait eu dans l’Église un autre mal que la substitution d’un système d’œuvres méritoires à l’idée de grâce et d’amnistie. Un pouvoir superbe s’était élevé du milieu des humbles pasteurs des troupeaux de Jésus-Christ. Luther attaquera cette autorité usurpée. Déjà un bruit vague et lointain annonçait les intrigues et les succès du docteur Eck à Rome. Ce bruit réveilla l’humeur belliqueuse du réformateur, qui, au milieu de toutes ses agitations, avait étudié dans sa retraite la naissance, les progrès et les usurpations de la papauté. Ses découvertes l’avaient rempli de surprise. Il n’hésita plus à les faire connaître, et à frapper le coup qui, comme jadis la verge de Moïse, devait réveiller tout un peuple endormi par une longue captivité. Avant même que Rome ait eu le temps de publier sa redoutable bulle, c’est lui qui lance sa déclaration de guerre. « Le temps de se taire est passé, s’écrie-t-il ; le temps de parler est venu ! Enfin, il faut dévoiler les mystères de l’Antechrist. » Le 23 juin 1520 il publie son fameux Appel à Sa Majesté Impériale et à la noblesse chrétienne de la nation allemande, sur la réformation du christianismeh. Cet écrit fut le signal de l’attaque qui devait décider et la rupture et la victoire.

h – Luth. Op. (L.), XVII, p. 457 à 502.

« Ce n’est pas par témérité, dit-il à l’entrée de cet écrit, que j’entreprends, moi, homme du peuple, de parler à Vos Seigneuries. La misère et l’oppression qui accablent à cette heure tous les États de la chrétienté, surtout l’Allemagne, m’arrachent un cri de détresse. Il faut que j’appelle au secours ; il faut que je voie si Dieu ne donnera pas son Esprit à quelque homme de notre patrie, et ne tendra pas sa main à notre malheureuse nation. Dieu nous a donné pour chef un prince jeune et généreux (l’empereur Charles-Quint)i, et il a rempli ainsi nos cœurs de grandes espérances. Mais il faut que nous fassions de notre côté tout ce que nous pourrons faire.

i – « Gott hat uns ein junges edles Blut zum Haupt gegeben… » (Ibid., p. 457.)

Or, la première chose nécessaire, c’est de ne pas nous confier dans notre grande force, ou dans notre haute sagesse. Si l’on commence une bonne œuvre en se confiant en soi-même, Dieu la jette bas et la détruit. Frédéric Ier, Frédéric II et bien d’autres empereurs encore, devant qui le monde tremblait, ont été foulés aux pieds par les papes, parce qu’ils se sont confiés en leur force plus qu’en Dieu. Il a fallu qu’ils tombent. C’est contre les puissances de l’enfer que nous avons à combattre dans cette guerre. Ne rien attendre de la force des armes et se confier humblement au Seigneur, voir la détresse de la chrétienté plus encore que les crimes des méchants, voilà comment il faut s’y prendre. Autrement l’œuvre commencera peut-être avec de belles apparences ; mais tout à coup, au milieu de la lutte, la confusion s’y mettra, les mauvais esprits causeront un immense désastre, et le monde entier nagera dans le sang… Plus on a de pouvoir et plus aussi on s’expose, si l’on ne marche pas dans la crainte du Seigneur. »

Après cet exorde, Luther continue ainsi : « Les Romains ont élevé autour d’eux trois murailles pour se mettre en garde contre toute espèce de réformation. La puissance temporelle les a-t-elle attaqués, ils ont dit qu’elle n’avait aucun droit sur eux, et que la puissance spirituelle lui était supérieure. A-t-on voulu les reprendre par l’Écriture sainte, ils ont répliqué que personne ne pouvait l’interpréter, si ce n’est le pape. Les a-t-on menacés d’un concile, nul, ont-ils dit, ne peut en convoquer un, si ce n’est le souverain pontife.

Ils nous ont ainsi enlevé les trois verges destinées à les corriger, et se sont abandonnés à toute malice. Mais maintenant, Dieu nous soit en aide et nous donne une de ces trompettes qui renversèrent les murailles de Jéricho ! Abattons de notre souffle les murs de papier et de paille que les Romains ont bâtis autour d’eux, et élevons les verges qui punissent les méchants, en mettant au grand jour les ruses du diable. »

Luther commence ensuite l’attaque. Il ébranle dans ses fondements cette monarchie papale qui depuis des siècles réunissait en un seul corps les peuples d’Occident sous le sceptre de l’évêque romain. Il n’y a pas de caste sacerdotale dans le christianisme ; telle est la vérité dérobée à l’Église depuis ses premiers âges, qu’il expose d’abord avec force :

« On a dit, ainsi parle Luther, que le pape, les évêques, les prêtres et tous ceux qui peuplent les couvents, forment l’État spirituel ou ecclésiastique ; que les princes, les nobles, les bourgeois et les paysans forment l’État séculier ou laïque. C’est là une belle histoire. Cependant, que personne ne s’en effraye. Tous les chrétiens sont d’état spirituel, et il n’y a entre eux d’autre différence que celle des fonctions qu’ils remplissent. Nous avons tous un seul baptême, une seule foi, et c’est là ce qui constitue un homme spirituel. L’onction, la tonsure, l’ordination, la consécration que donne l’évêque ou le pape, peuvent faire un hypocrite, mais jamais un homme spirituel. Nous sommes tous ensemble consacrés prêtres par le baptême, ainsi que le dit saint Pierre : Vous êtes prêtres et rois ; bien qu’il n’appartienne pas à tous d’exercer de telles charges, car nul ne peut prendre ce qui est commun à tous sans la volonté de la communauté. Mais si cette consécration de Dieu n’était pas sur nous, l’onction du pape ne pourrait jamais faire un prêtre. Si dix frères, fils du roi, ayant des droits égaux à l’héritage, choisissaient l’un d’entre eux, afin de l’administrer pour eux, ils seraient tous rois, et cependant l’un d’eux seulement serait l’administrateur de leur puissance commune. Il en est de même dans l’Église. Si quelques laïques pieux étaient relégués dans un désert, et que, n’ayant point avec eux de prêtre consacré par un évêque, ils tombassent d’accord de choisir l’un d’entre eux, marié ou non, cet homme serait véritablement prêtre, comme si tous les évêques du monde l’avaient consacré. Ainsi furent choisis Augustin, Ambroise, Cyprien.

Il suit de là que les laïques et les prêtres, les princes et les évêques, ou, comme on dit, les ecclésiastiques et les laïques, n’ont rien qui les distingue, excepté leurs fonctions. Ils ont tous le même état, mais ils n’ont pas tous la même œuvre à faire.

S’il en est ainsi, pourquoi le magistrat ne corrigerait-il pas le clergé ?… Le pouvoir séculier a été établi de Dieu pour punir les méchants et protéger les bons. Il faut le laisser agir dans toute la chrétienté, qui que ce soit qu’il atteigne, pape, évêques, prêtres, moines, nonnes, etc. Saint Paul dit à tous les chrétiens : Que toute personne (Πασᾶ ψυχή, et par conséquent le pape aussi) soit soumise aux puissances supérieures ; car ce n’est pas en vain qu’elles portent l’épée. (Romains 13.1, 4) » Luther, après avoir renversé de même les deux « autres murailles », passe en revue tous les abus de Rome. Il expose, avec une éloquence toute populaire, les maux signalés depuis des siècles. Jamais opposition plus noble ne se fit entendre. L’assemblée en présence de laquelle Luther parle, c’est l’Église ; le pouvoir dont il attaque les abus, c’est cette papauté qui depuis des siècles pèse sur tous les peuples ; et la réforme, qu’il appelle à grands cris, doit exercer sa puissante influence sur toute la chrétienté, dans tout le monde, pendant toute la durée de l’humanité.

Il commence par le pape. « C’est une chose horrible, dit-il, que de voir celui qui s’appelle vicaire de Jésus-Christ déployer une magnificence que celle d’aucun empereur n’égale. Est-ce là ressembler au pauvre Jésus ou à l’humble saint Pierre ? Il est, disent-ils, le Seigneur du monde ! Mais Christ, dont il se vante d’être le vicaire, a dit : Mon règne n’est pas de ce monde. Le règne d’un vicaire s’étendrait-il au delà de celui de son Seigneur ?… »

Luther va maintenant dépeindre les effets de la domination papale. « Savez-vous à quoi servent les cardinaux ? Je veux vous le dire. L’Italie et l’Allemagne ont beaucoup de couvents, de fondations, de cures richement dotées. Comment amener ces richesses à Rome ?… On a créé des cardinaux ; on leur a donné ces cloîtres et ces prélatures ; et à cette heure… l’Italie est presque déserte, les couvents sont détruits, les évêchés dévorés, les villes déchues, les habitants corrompus, le culte est expirant et la prédication abolie ! Pourquoi ? parce qu’il faut que tous les biens des églises aillent à Rome. Jamais le Turc lui-même n’eût ainsi ruiné l’Italie ! »

Luther se tourne ensuite vers son peuple. « Et maintenant qu’ils ont ainsi tiré tout le sang de leur nation, ils viennent en Allemagne ; ils commencent doucement ; mais prenons-y garde ! l’Allemagne deviendra bientôt semblable à l’Italie. Nous avons déjà quelques cardinaux. Avant que les grossiers Allemands comprennent notre dessein, pensent-ils, ils n’auront déjà plus ni évêché, ni couvent, ni cure, ni sou, ni denier. Il faut que l’Antechrist possède les trésors de la terre. On créera trente ou quarante cardinaux en un jour : on donnera à celui-ci Bamberg, à celui-là l’évêché de Wurtzbourg ; on y attachera de riches cures, jusqu’à ce que les églises et les cités soient désolées. Et alors le pape dira : Je suis vicaire de Christ et pasteur de ses troupeaux. Que les Allemands se résignent ! »

L’indignation de Luther s’enflamme : « Comment, nous Allemands, souffrons-nous, de la part du pape, de tels vols et de telles concussions ? Si le royaume de France a su s’en défendre, pourquoi nous laissons-nous ainsi jouer et berner ? Ah ! si encore ils ne nous enlevaient que nos biens ! Mais ils ravagent les églises : ils dépouillent les brebis de Christ ; ils abolissent le culte et anéantissent la Parole de Dieu. »

Luther expose ici les « pratiques de Rome » pour avoir l’argent et le revenu de l’Allemagne. Annates, palliums, commendes, administrations, grâces expectatives, incorporations, réservations, etc., il passe tout en revue ; puis il dit : « Efforçons-nous d’arrêter tant de désolations et de misères. Si nous voulons marcher contre les Turcs, commençons par ces Turcs, qui sont les pires de tous. Si nous pendons les filous et décapitons les voleurs, ne laissons pas échapper l’avarice romaine, qui est le plus grand des voleurs et des filous, et qui l’est au nom de saint Pierre et de Jésus-Christ ! Qui peut l’endurer ? Qui peut se taire ? Tout ce que le pape possède n’est-il pas volé ? car il ne l’a ni acheté, ni hérité de saint Pierre, ni gagné par ses sueurs. D’où lui vient donc tout cela ?… »

Luther propose des remèdes à tous ces maux. Il excite énergiquement la noblesse allemande à faire cesser les déprédations romaines. Puis il en vient à la réforme du pape lui-même : « N’est-il pas risible, dit-il, que le pape prétende être héritier légitime de l’Empire ? Qui le lui a donné ? Est-ce Jésus-Christ, quand il a dit : Les rois des nations les maîtrisent ; mais il n’en sera pas ainsi de vous (Luc 22.25-26) ? Comment gouverner un empire et en même temps prêcher, prier, étudier et prendre soin des pauvres ? Jésus-Christ a défendu à ses ministres de porter sur eux ni or, ni habits, parce qu’on ne peut s’acquitter du ministère si l’on n’est libre de tout autre soin ; et le pape voudrait gouverner l’Empire et en même temps demeurer pape !… »

Luther continue à dépouiller le souverain pontife : « Que le pape renonce à toute espèce de titre sur le royaume de Naples et de Sicile. Il n’y a pas plus de droit que moi. C’est injustement, et contre tous les commandements de Jésus-Christ, qu’il possède Bologne, Imola, Ravenne, la Romagne, la Marche d’Ancône, etc. Nul, dit saint Paul, qui va à la guerre ne s’embarrasse des affaires de cette vie (2 Timothée 2.14). Et le pape, qui prétend être le chef dans la guerre de l’Évangile, s’embarrasse plus des affaires de cette vie qu’aucun empereur ou aucun roi. Il faut le débarrasser de tout ce travail. Que l’Empereur mette aux mains du pape la Bible et un livre de prières, afin que le pape laisse les rois gouverner, et que lui il prêche et il priej. »

j – « Ihm die Biblien und Betbücher dafür anzeigen… und er predige und bete. » (Luth. Op. XVII, p. 472.)

Luther ne veut pas plus du pouvoir ecclésiastique du pape en Allemagne que de son pouvoir temporel en Italie. « Avant tout, dit-il, il faut chasser de tous les pays allemands les légats du pape, avec ces prétendus biens qu’ils nous vendent au poids de l’or, et qui ne sont que pure duperie. Ils nous prennent de l’argent ; et pourquoi ? Pour légitimer le bien mal acquis, pour délier les serments, pour nous apprendre à manquer de fidélité, pour nous enseigner à pécher et nous mener droit en enfer… L’entends-tu, ô pape ! non pas pape très-saint, mais très-pécheur !… Que Dieu, du haut de son ciel, précipite bientôt ton trône dans l’abîme infernal ! »

Le tribun chrétien poursuit sa course. Après avoir cité le pape à sa barre, il cite tous les abus qui sont le cortège de la papauté, et prétend balayer du sol de l’Église ces déblais qui l’encombrent. Il commence par les moines :

« Et maintenant j’en viens à cette lourde bande, qui promet beaucoup et qui tient peu. Ne vous irritez pas, chers messieurs ! mon intention est bonne ; ce que j’ai à dire est une vérité à la fois douce et amère, savoir, qu’il ne faut plus bâtir de cloîtres pour les moines mendiants. Grand Dieu ! nous n’en avons que trop, et plût à Dieu qu’ils fussent tous à bas, vagabonder par le pays n’a jamais fait de bien et n’en saurait jamais faire. »

Le mariage des ecclésiastiques a ensuite son tour. C’est la première fois que Luther en parle.

« Dans quel état est tombé le clergé, et que de prêtres ne trouve-t-on pas chargés de femmes, d’enfants, de remords, sans que personne vienne à leur aide ! Que le pape et les évêques laissent courir ce qui court, et se perdre ce qui se perd, à la bonne heure ! mais moi je veux sauver ma conscience, je veux ouvrir librement la bouche : se scandalisent ensuite pape, évêques, et qui voudra !… Je dis donc que, d’après l’institution de Jésus-Christ et des apôtres, chaque ville doit avoir un pasteur, ou évêque, et que ce pasteur peut avoir une femme, comme saint Paul l’écrit à Timothée : Que l’évêque soit mari d’une seule femme (1 Timothée 3.2), et comme cela est encore pratiqué dans l’Église grecque. Mais le diable a persuadé au pape, comme le dit saint Paul à Timothée (1 Timothée 4.1-3) de défendre le mariage au clergé. Et de là sont découlées des misères si nombreuses qu’on ne peut faire mention de toutes. Que faire ? comment sauver tant de pasteurs, auxquels on n’a rien à reprendre, si ce n’est qu’ils vivent avec une femme, à laquelle ils voudraient de tout leur cœur être légitimement unis ? Ah ! qu’ils sauvent leur conscience ! qu’ils prennent cette femme pour leur épouse légitime, et qu’ils vivent honnêtement avec elle, sans s’inquiéter si cela plaît ou déplaît au pape. Le salut de ton âme t’importe davantage que des lois tyranniques et arbitraires, qui n’émanent point du Seigneur. »

C’est ainsi que la Réformation voulait rétablir dans l’Église la sainteté des mœurs. Le réformateur continue :

« Que l’on abolisse les fêtes et que l’on ne garde que le dimanche, ou si l’on veut garder les grandes fêtes chrétiennes, qu’on ne les célèbre que le matin, et que le reste du jour soit comme jour ouvrable. Car comme on ne fait alors que boire, jouer, commettre toutes sortes de péchés, ou rester dans l’oisiveté, on offense Dieu les jours de fête beaucoup plus que les autres jours. »

Il attaque ensuite les dédicaces, qu’il nomme de vraies tavernes, puis les jeûnes et les confréries — non seulement il veut détruire les abus, il veut aussi mettre fin aux schismes. « Il est temps, dit-il, que nous nous occupions sérieusement de la cause des Bohémiens, que nous fassions cesser la haine et l’envie, et que nous nous réunissions à eux. » Il propose d’excellents moyens de conciliation, et ajoute : « C’est ainsi qu’il faut convaincre les hérétiques par l’Écriture, comme l’ont fait les anciens Pères, et non les vaincre par le feu. Dans le système contraire, les bourreaux seraient les plus savants docteurs de l’univers Oh ! plût à Dieu que des deux côtés nous nous tendissions la main en humilité fraternelle, plutôt que de nous roidir dans le sentiment de notre force et de notre droit. La charité est plus nécessaire que la papauté de Rome. Maintenant, j’ai fait ce qui était en mon pouvoir. Si le pape ou les siens s’y opposent, ils en rendront compte. Le pape devrait être prêt à renoncer à la papauté, à tous ses biens et à tous ses honneurs, s’il pouvait par là sauver une seule âme. Mais il aimerait mieux voir périr tout l’univers que de céder l’épaisseur d’un cheveu de la puissance qu’il a usurpéek !… Je suis net de ces choses. »

k – Nun liess er che die Welt untergehen, ehe er ein Haarbeit seiner vermessenen Gewalt liesse abbrechen. » (Luth. Op. (L.), XVII, p. 483.)

Luther en vient ensuite aux universités et aux écoles. « Je crains fort, dit-il, que les universités ne soient de grandes portes de l’enfer, si l’on ne s’applique pas avec soin à y expliquer la sainte Écriture et à la graver dans le cœur des jeunes gens. Je ne conseille à personne de placer son enfant là où la sainte Écriture ne règne pas. Toute institution où l’on ne s’occupe pas sans relâche de la Parole de Dieu doit se corromprel. » Paroles graves, que les gouvernements, les savants, les pères de tous les siècles devraient méditer.

l – « Es muss verderben, alles was nicht Gottes Wort ohn Unterlass treibt. » (Luth. Op. (L.), XVII, p. 486.)

Vers la fin de sa harangue il revient à l’Empire et à l’Empereur :

« Le pape, dit-il, ne pouvant mener à sa volonté les anciens maîtres de l’empire romain, a imaginé de leur ravir leur titre et leur empire, et de nous les donner à nous autres Allemands. Ainsi a été fait, et nous sommes devenus les serviteurs du pape. Car le pape s’est emparé de Rome, et a obligé l’Empereur par serment à ne jamais y demeurer ; d’où il résulte que l’Empereur est empereur de Rome, sans Rome. Nous avons le nom : le pape a le pays et les villes. Nous avons le titre, les armes de l’Empire ; le pape en a le trésor, le pouvoir, les privilèges et la liberté. Le pape mange le fruit, et nous, nous jouons avec l’écorce. C’est ainsi que l’orgueil et la tyrannie des Romains ont toujours abusé de notre simplicité.

Mais maintenant, Dieu, qui nous a donné un tel empire, nous soit en aide. Agissons conformément à notre nom, à notre titre, à nos armes ; sauvons notre liberté ! et que les Romains apprennent à connaître ce que Dieu nous a remis par leurs mains. Ils se vantent de nous avoir donné un empire. Eh bien, prenons ce qui nous appartient. Que le pape nous cède Rome et tout ce qu’il possède de l’Empire. Qu’il mette fin à ses taxes et à ses concussions, qu’il nous rende notre liberté, notre pouvoir, nos biens, notre honneur, notre âme et notre corps ! Que l’Empire soit tout ce que doit être un empire, et que le glaive des princes ne soit plus contraint à se baisser devant l’hypocrite prétention d’un pape ! »

Il y a dans ces paroles, non seulement de la force et de l’entraînement, mais encore une haute raison. Jamais orateur parla-t-il ainsi à toute la noblesse de l’Empire et à l’Empereur lui-même ? Loin d’être surpris que tant d’États germaniques se soient détachés de Rome, ne doit-on pas s’étonner plutôt que l’Allemagne entière n’ait pas été reprendre sur les bords mêmes du Tibre ce pouvoir impérial dont les papes avaient imprudemment posé les attributs sur la tête de son chef ?

Luther termine cette courageuse harangue en ces mots :

« Je pense bien que j’ai chanté trop haut, proposé bien des choses qui paraîtront impossibles, et attaqué un peu trop fortement beaucoup d’erreurs. Mais qu’y puis-je ? que le monde soit irrité contre moi, plutôt que Dieu !… On ne pourra jamais m’enlever que la vie. J’ai souvent offert la paix à mes adversaires. Mais Dieu m’a forcé, par leur organe, à ouvrir toujours plus la bouche contre eux. J’ai encore en réserve une chanson sur Rome. Si l’oreille leur démange, je la leur chanterai, et à haute voix… Comprends-tu bien, ô Rome, ce que je veux dire. »

Il s’agit probablement ici d’un écrit sur le papisme que Luther se proposait de faire paraître, et qui n’a pas été publié. Le recteur Burkhard écrivait alors à Spengler : « Il y a encore un petit livre de execranda venere Romanorum ; mais on le tient en réserve. » Le titre promettait un grand scandale. On doit se réjouir de ce que Luther a eu la modération de ne pas publier cet ouvrage.

« Si ma cause est juste, continue-t-il, elle doit être condamnée sur la terre, et justifiée uniquement par Christ dans le ciel. Qu’ils s’avancent donc, pape, évêques, prêtres, moines, docteurs ! qu’ils déploient tout leur zèle ! qu’ils fassent éclater leur fureur ! Ce sont vraiment là les gens qui doivent persécuter la vérité, comme tous les siècles l’ont vu. »

Où ce moine a-t-il pris une si claire intelligence des choses publiques, que les États de l’Empire eux-mêmes trouvent souvent si difficiles à éclaircir ? Où cet Allemand puise-t-il ce courage qui du sein de sa nation, asservie depuis tant de siècles, lui fait lever la tête et porter de si rudes coups à la papauté ? Quelle est cette force mystérieuse qui l’anime ? Ne dirait-on pas qu’il a entendu ces paroles de Dieu adressées à un homme des anciens jours : Voici, j’ai renforcé ta face contre leurs faces, j’ai rendu ton front semblable à un diamant et plus fort qu’un caillou : ne t’effraye donc point à cause d’eux. (Ézéchiel 3.8-9)

Adressée à la noblesse germanique, cette exhortation parvint bientôt à tous ceux pour qui elle était écrite. Elle se répandit en Allemagne avec une inconcevable célérité. Les amis de Luther tremblèrent ; Staupitz et ceux qui voulaient suivre les voies de la douceur trouvèrent le coup trop fort : « De nos jours, répondit Luther, tout ce qui se traite tranquillement tombe en oubli, et personne ne s’en souciem. » En même temps il montrait une simplicité et une humilité étonnantes. Il s’ignorait lui-même : Je ne sais que dire de moi, écrivait-il. Peut-être suis-je le précurseur de Philippe (Mélanchthon). Je lui prépare, comme Élie, la voie, en esprit et en force. Et c’est lui qui un jour troublera Israël et la maison d’Achabn. »

m – « Quæ nostro saeculo quiete tractantur mox cadere in oblivionem… » (Luth. Ep., I, p. 479.)

nIbid., p. 478.

Mais il n’était pas besoin d’en attendre un autre que celui qui avait paru. La maison d’Achab était déjà ébranlée. L’Adresse à la noblesse germanique avait paru le 26 juin 1520 ; en peu de temps quatre mille exemplaires furent vendus, et ce chiffre est inouï pour ce temps-là. L’étonnement était universel. Cet écrit communiqua à tout le peuple une commotion puissante. La force, la vie, la clarté, la généreuse hardiesse qui y régnaient, en faisaient un véritable écrit populaire. Le peuple sent enfin que celui qui lui parle ainsi l’aime. Les vues confuses d’un grand nombre d’hommes sages s’éclaircissent. Les usurpations de Rome deviennent évidentes à tous les esprits. Personne ne doute plus à Wittemberg que le pape ne soit l’Antechrist. La cour de l’Électeur elle-même, si circonspecte, si timide, ne désapprouve pas le réformateur ; elle attend. Mais la noblesse et le peuple n’attendent pas. La nation s’anime. La voix de Luther l’a émue ; elle est gagnée, et elle se range autour de l’étendard qu’il élève. Rien n’eût pu être plus avantageux au réformateur que cette publication. Dans les palais, dans les châteaux, dans les demeures des bourgeois, et jusque dans les chaumières, on est préparé maintenant et comme cuirassé contre la sentence de condamnation qui va fondre sur ce prophète du peuple. Toute l’Allemagne est en feu. Que la bulle arrive ! ce n’est pas elle qui éteindra l’incendie.

chapitre précédent retour à la page d'index chapitre suivant