Histoire de la Réformation du seizième siècle

19.3

Cambridge – Souveraineté du moi humain dans le catholicisme – Barnès publiquement arrêté – Recherches inutiles – Barnès conduit à Londres – Barnès devant Wolsey – Question sur les évêques – Wolsey se justifie – Il menace Barnès du feu – Apologie – Abjurer ou être brûlé – Chute de Barnès – Barnès et les cinq marchands anséatiques à Saint-Paul – Richard Bayfield – Oxford ; état misérable des prisonniers – La communion par la foi – Mort de quatre des prisonniers – Wolsey ordonne l’élargissement

Cambridge, qui avait produit les Latimer, les Bilney, les Stafford, les Barnès, avait d’abord paru tenir le premier rang dans la réformation de l’Angleterre ; Oxford, en recevant la couronne de la persécution, semblait maintenant avoir dépassé Cambridge. Toutefois, cette dernière université devait aussi avoir sa part dans les douleurs. C’était le lundi 5 février, que les recherches avaient commencé à Oxford, et le même jour, deux créatures de Wolsey, le docteur Capon, l’un des chapelains du cardinal, et Gibson, sergent d’armes, bien connu par son arrogance, se rendaient de Londres à Cambridge. Soumission ! tel était le mot d’ordre donné par la papauté. Oui, soumission ! répondaient partout dans la chrétienté, des hommes d’une intime piété et d’une intelligence profonde ; mais soumission à l’autorité légitime contre laquelle le catholicisme est en rébellion. Selon eux, le traditionalisme et le pélagianisme de l’Église romaine, établissaient la souveraineté de la raison déchue, en opposition à la suprématie divine de la Parole et de la Grâce. Le sacrifice extérieur et apparent du moi que le catholicisme romain impose, l’obéissance au confesseur, au pape, les pénitences arbitraires, les exercices ascétiques, le célibat, ne servaient qu’à faire illusion sur le maintien égoïste d’une personnalité pécheresse, et ainsi à la fortifier. Si la Réformation proclamait la liberté quant aux ordonnances d’invention humaine, c’était essentiellement pour soumettre le cœur et la vie de l’homme au véritable Souverain. Le règne de Dieu commençait, donc le règne des prêtres devait finir ; nul ne peut avoir deux maîtres. Telles étaient les importantes vérités qui peu à peu se faisaient jour dans le monde, et qu’il fallait se hâter d’étouffer.

Le lendemain de leur arrivée à Cambridge, le mardi 6 février, Capon et Gibson se rendirent à la maison de la Convocation, où plusieurs docteurs conversaient ensemble. Cette apparition causa quelque inquiétude aux assistants, qui regardaient avec défiance ces étrangers. Tout à coup Gibson s’avança, mit la main sur Barnès et l’arrêta en présence de ses nombreux amisa. Ceux-ci furent effrayés, et c’était ce qu’avait voulu le sergent. Quoi ! disait-on, le prieur des Augustins, le restaurateur des lettres dans Cambridge, arrêté par un sergent ! Ce n’était pas tout. Les envoyés de Wolsey devaient saisir les livres venus d’Allemagne et leurs possesseurs ; Bilney, Latimer, Stafford, Arthur et leurs amis, devaient tous être emprisonnés, car ils possédaient le Nouveau Testament. Trente membres de l’Université étaient signalés comme suspects, et des misérables, gagnés par les inquisiteurs, offrirent d’indiquer la place où, dans chaque chambre, les livres défendus étaient cachés. Mais tandis qu’on préparait cette perquisition, Bilney, Latimer et leurs collègues, avertis à temps, firent disparaître les livresb ; on les emportait non seulement par la porte, mais aussi par les fenêtres, par le toit même, et on cherchait partout des lieux propres à les cacher.

a – Suddenly arrested Barnes openly in the convocation house to make all others afraid. (Foxe, 5 p. 416. Foxe, 5 p. 416.)

b – They were conveyed away. (Fox, Acts, V, p. 416.)

Cette opération était à peine achevée, que le vice-chancelier de l’Université, le sergent d’armes, le chapelain de Wolsey, les procureurs et les délateurs, commencèrent leur ronde. Ils ouvrent la première chambre, entrent, cherchent et ne trouvent rien. Ils passent à la seconde, rien, de même. Le sergent est étonné, sa tête se monte. Arrivé à la troisième chambre, il court directement à la place qu’on lui a désignéec, rien encore ! Partout la même scène se renouvelle ; jamais inquisiteur n’a été plus mortifié. Il n’osa saisir les docteurs évangéliques ; ses ordres portaient qu’il devait s’emparer des livres et de leurs possesseurs. Point de livres, donc point de docteurs ! Heureusement qu’il y en avait un (le prieur des Augustins) contre lequel se trouvaient des charges toutes particulières. Le sergent se promit de se dédommager sur lui de ses peines inutiles.

c – Going directly to the place where the books lay. (Ibid.)

Le lendemain, Gibson et Capon partirent pour Londres avec Barnès. Pendant ce triste voyage, le prieur, vivement agité, voulait parfois braver toute l’Angleterre, et parfois tremblait comme la feuille. Enfin on arriva ; le chapelain déposa son prisonnier chez maître Parnell, tout près du pilorid. Trois étudiants, Coverdale, Goodwin et Field, avaient suivi leur maître pour l’entourer de leur tendre affection.

d – And lay at master Parnell’s house by the stocks. (Fox, Acts, V, p. 416.)

Le jeudi 8 février, le sergent conduisit Barnès au palais du cardinal, à Westminster ; le malheureux prieur, dont l’enthousiasme avait fait place à l’abattement, attendit tout le jour sans pouvoir être admise. Quelle journée ! Personne ne viendra-t-il à son aide ? Le docteur Gardiner, secrétaire de Wolsey, et Fox son intendant, tous deux anciens amis de Barnès, ayant sur le soir traversé la galerie, s’approchèrent du prisonnier. Celui-ci les conjura d’obtenir pour lui une audience du cardinal, et la nuit étant venue, ces deux officiers introduisirent le prieur dans la salle où se trouvait leur maître. Barnès, suivant l’étiquette, se mit à genoux devant le cardinalf. « Est-ce là le docteur Barnès, qu’on accuse d’hérésie ? » dit Wolsey à Fox et à Gardiner, d’un ton hautain. Ceux-ci répondirent affirmativement. Alors le cardinal se tournant vers Barnès, toujours à genoux, lui dit avec ironie et non sans quelque raison : « Eh quoi ! Monsieur le docteur, ne se trouve-t-il pas dans les Écritures assez de leçons utiles pour les gens qui vous écoutent, sans que mes souliers d’or, mes haches d’armes, mes croix d’argent et mes coussins dorés vous obligent à faire de moi, aux yeux de tout le peuple, un objet de risée, un ridiculum caput ? On s’est joyeusement moqué de nous ce jour-làg… Vous avez prêché là, croyez-moi, un sermon fait pour le théâtre, plutôt que pour la chaire. N’avez-vous pas même ajouté que je portais une paire de gants rouges ? des gants rouges… pour ne pas prendre froid, avez-vous dit malicieusement ; c’étaient des gants de sang que vous vouliez dire. Eh ! qu’en pensez-vous… Monsieur le docteur ? » — Barnès, voulant échapper à ces questions embarrassantes, répondit vaguement : « Je n’ai fait qu’exposer la vérité selon les Écritures, selon ma conscience et selon les anciens docteurs ; » et il présenta au cardinal un exposé de ses enseignements.

e – Waiting there all day and could not speak with him till night (Ibid.)

f – Kneeling on bis knees. (Ibid.)

g – We were jollily that day laughed to scorn. (Fox, Acts, V. p. 416.)

Wolsey reçut en souriant les six feuilles de papier du docteur. « Oh ! oh ! dit-il en les comptant, je m’aperçois que votre intention est de me montrer toute votre science et de maintenir vos doctrines. — Avec la grâce de Dieu, » dit Barnès. Alors Wolsey s’étant mis à lire, s’arrêta au sixième article ainsi conçu : « Nul ne peut être évêque de deux ou trois villes, et même de tout un pays ; car cela est contraire aux enseignements de saint Paul, qui dit : Je t'ai laissé en arrière pour que tu établisses dans chaque ville un évêque. » Barnès ne citait pas exactement ; il y a dans le passage : pour que tu établisses dans chaque ville des anciensh. Wolsey fut heurté de cette thèse : « Oh ! oh ! dit-il, ceci me touchei … Regardez-vous vraiment comme un mal qu’un évêque ait sous sa direction les chrétiens de plusieurs villes ?… C’est pourtant l’ordonnance de l’Église ! — Je ne connais sur ce sujet d’autre ordonnance de l’Église que la parole de saint Paul, » répondit Barnès.

hκαὶ καταστήσῃς κατὰ πόλιν πρεσβυτέρους (Tite 1.5).

i – There he stopped and sayd that this touched him. Cavendish, Wolsey's Life, p. 89.)

Quoique cette controverse intéressât le cardinal, l’attaque personnelle dont il avait à se plaindre lui tenait pourtant plus à cœur. « C’est bon », dit Wolsey ; puis avec une condescendance que l’on ne pouvait guère attendre d’un homme si orgueilleux, il daigna presque se justifier. « Vous m’accusez, dit-il, d’étaler une pompe royale ; mais ne comprenez vous pas qu’appelé à représenter Sa Majesté, je dois m’appliquer à frapper ainsi les méchants de terreur… — Ce ne sont pas vos haches d’armes, reprit courageusement Barnès, qui sauveront la personne du roi… Celui qui le sauvera, c’est Dieu qui a dit : Per me reges regnant. » Ainsi, Barnès au lieu de profiter de la bonté du cardinal pour présenter une humble justification, comme jadis le doyen Colet à Henri VIII, osait lui faire en face un second sermon ! Wolsey sentit le rouge lui monter au visage. « Eh bien, Messieurs les docteurs, dit-il, en se tournant vers Fox et Gardiner, vous l’entendez ! Est-ce là cet homme savant et sage dont vous m’aviez parlé ? »

A ces mots, le secrétaire et l’intendant se jetèrent à genoux en disant : « Monseigneur, de grâce ! pardonnez-lui. — Trouveriez-vous six ou dix docteurs en théologie, dit Wolsey à Barnès, disposés à jurer que vous êtes net d’hérésie ? — Barnès offrit vingt hommes honnêtes, autant et même plus savants que lui. — Il faut des docteurs en théologie, et d’un âge égal au vôtre. — Impossible, dit le prieur. — Alors, répondit le cardinal, on vous brûlera. Qu’on le conduise à la Tour ! » Gardiner et Fox ayant offert leur caution, Wolsey permit au prisonnier de passer la nuit chez Parnell.

« Il ne s’agit pas de dormir, dit Barnès en rentrant, il faut écrire. » Ce mot sec et terrible : On vous brûlera, retentissait sans cesse à ses oreilles. Il dicta toute la nuit à ses trois jeunes amis l’apologie de ses articles.

Le lendemain, il fut conduit au chapitre où siégeait Clarke, évêque de Bath, Standish et d’autres docteurs. Ses juges déployèrent devant lui une longue pancarte. « Promettez, lui dirent-ils, de lire cet écrit en public, sans en retrancher ni y ajouter un seul mot. » On lui en donna lecture. « Ah ! plutôt mourir ! — Voulez-vous abjurer, ou voulez-vous être brûlé ? lui dirent les juges ; choisissez ! » L’alternative était terrible. Le pauvre Barnès, en proie à l’agonie la plus douloureuse, reculait devant l’échafaud ; puis, reprenant subitement courage, il s’écria : « Plutôt être brûlé qu’abjurer ! » Gardiner et Fox faisaient tout pour l’entraîner. « Ecoutez seulement la voix de la raison, lui disaient-ils avec adresse ; vos articles sont vrais ; ce n’est pas là qu’est la question. Ce qu’il s’agit de savoir, c’est si vous voulez par votre mort laisser triompher l’erreur, ou bien si vous préférez demeurer ici-bas pour défendre la vérité, quand des jours meilleurs seront venus. »

On le presse ; on met en avant les motifs les plus spécieux ; de temps en temps on lui fait entendre le mot terrible être brûlé ! Son sang se glace ; il ne sait plus ce qu’il dit ni ce qu’il fait… On lui présente un papier, — on lui met une plume à la main… la tête lui tourne ; il signe avec un profond soupir. Ce malheureux devait être un jour un fidèle martyr de Jésus-Christ ; mais il n’avait pas encore appris à résister jusqu’au sang. Barnès était tombé.

Le lendemain, dimanche 11 février, on préparait à Saint-Paul une scène solennelle. Avant le jour, tout était en mouvement dans la prison du pauvre prieur, et à huit heures du matin, le maréchal du palais avec des hallebardiers, et le gardien de la prison avec ses sergents, menaient à Saint-Paul Barnès et quatre des marchands anséatiques, qui les premiers avaient apporté à Londres le Nouveau Testament de Jésus-Christ en anglais ; le cinquième de ces pieux négociants tenait un cierge à la main. A force de recherches, on avait découvert que c’était à eux que l’Angleterre devait le livre tant redouté ; on avait entouré leurs magasins, et on les avait saisis. Au haut des degrés de Saint-Paul se trouvait une estrade, sur l’estrade un trône, et sur le trône le cardinal, vêtu de pourpre — comme un « sanglant Antechrist, » dit le chroniqueur ; sur sa tête brillait le chapeau dont Barnès avait mal parlé ; autour de lui étaient rangés trente-six évêques, abbés, prieurs, et tous ses docteurs, vêtus de damas et de satin ; la vaste cathédrale était pleine. L’évêque de Rochester étant monté dans une chaire placée au haut de l’escalier, on obligea Barnès et les marchands, chargés chacun d’un fagot, à écouter à genoux son sermon, destiné à guérir ces malheureux de ce goût d’insurrection contre la papauté qui commençait partout à se répandre. Le sermon fini, le cardinal monta sur sa mule, se plaça sous un dais magnifique, et partit. Alors Barnès et ses cinq compagnons durent faire trois fois le tour d’un feu allumé devant le crucifix de la porte du nord. Le triste prieur, le visage abattu, se traînait plus qu’il ne marchait. A la troisième promenade, les prisonniers jetèrent leurs fagots dans le bûcher ; on y jeta de même les livres « hérétiques ; » et Rochester ayant donné l’absolution aux six pénitents, on les reconduisit en prison pour y être gardés au bon plaisir de Monseigneur. Barnès ne pouvait plus pleurer ; la pensée de sa faute et des effets qu’aurait un si coupable exemple lui avait ôté toute énergie morale. Au mois d’août, on le sortit de prison, et on le confina dans le couvent des Augustins.

Barnès n’était pas le seul à Cambridge que le coup eût atteint. Dès l’an 1520 environ, le couvent de Saint-Edmondsbury possédait un frère hospitalier, Richard Bayfield, dont l’affabilité charmait les voyageurs. Un jour, comme il était occupé à recevoir Barnès qui venait visiter le docteur Ruffam, peu auparavant son compagnon d’étude à Louvain, il vit arriver au couvent deux hommes pieux, fort considérés à Londres, où ils étaient fabricants de briques, et à la tête de leur corporation. Ils se nommaient Maxwell et Stacy, étaient « bien entés dans la doctrine de Christ, » dit le chroniqueur, et avaient amené au Sauveur beaucoup d’hommes et de femmes, par leur conversation et par leur vie exemplaire. Ayant coutume de faire une fois l’an un voyage dans les comtés, pour visiter leurs frères et répandre la connaissance de l’Evangile, ils étaient alors logés, suivant les mœurs du temps, dans les couvents et les abbayes. Il s’engagea bientôt entre Barnès, Maxwell et Stacy une conversation qui frappa le frère hospitalier. Barnès, qui avait remarqué son attention, lui donna, en quittant le couvent, un Nouveau Testament en latin, et les deux fabricants de briques y ajoutèrent un Nouveau Testament en anglais, avec Mammon et l'Obéissance du chrétien. Le frère hospitalier courut dans sa cellule, y cacha ces livres, et, pendant deux ans, ne cessa de les lire. On s’en aperçut ; on le reprit ; mais il confessa courageusement sa foi. Alors les moines le jetèrent en prison, le fouettèrent cruellementj, le placèrent dans les ceps, et lui mirent un bâillon dans la bouche pour l’empêcher de parler de la grâce.

j – There sore whipped, with a gag in his mouth. » (Fox, Acts, IV, p. 681.)

Le malheureux Bayfield resta neuf mois dans cet état. Barnès ayant plus tard répété sa visite à Edmondsbury, ne trouva plus à la porte du couvent l’aimable hospitalier ; il s’en enquit, découvrit son sort, et aussitôt mit tout en œuvre pour le délivrer. Le docteur Ruffam lui vint en aide : « Donnez-le-moi, dit Barnès, je l’emmènerai à Cambridge. » Le prieur des Augustins était alors fort considéré ; on lui accorda donc sa demande, dans l’espérance qu’il ramènerait Bayfield aux doctrines de l’Eglise. Mais ce fut tout le contraire ; la communion avec les frères de Cambridge affermit la foi du jeune moine. Tout à coup son bonheur s’évanouit. Barnès, son ami, son bienfaiteur, fut emmené à Londres, et les moines d’Edmondsbury, effrayés par l’éclat de cette affaire, le sommèrent de revenir au couvent. Mais Bayfield, décidé à ne pas se remettre sous leur joug, se rendit à Londres et s’y cacha chez Maxwell et Stacy. Cependant, un jour qu’étant sorti de sa retraite il traversait Lombard Street, il rencontra un prêtre nommé Pierson et deux autres ecclésiastiques de son ordre, avec lesquels il eut une conversation qui les scandalisa fort. « Il vous faut partir en toute hâte, » lui dirent à son retour Maxwel et Stacy. Bayfield reçut d’eux quelque argent, se rendit à bord d’un navire, et arrivé sur le continent, il courut chez Tyndale. Pendant ce temps, des scènes d’une autre nature que celles qui avaient eu lieu à Cambridge, mais non moins déchirantes, se passaient à Oxford.

En effet, la persécution y soufflait avec plus de furie encore qu’à Cambridge. Clark et les autres confesseurs du nom de Christ étaient toujours renfermés dans leur souterraine prison. L’air qu’ils respiraient, la nourriture qu’ils prenaient (ils ne mangeaient que du poisson salék), la soif ardente qu’elle leur donnait, les pensées qui les agitaient, tout accablait à la fois ces hommes généreux. Ils maigrissaient à vue d’œil, et ils erraient comme des spectres dans les ténèbres de la cave. Ce n’étaient plus ces disputes animées des collèges, où les grandes questions qui ébranlaient la chrétienté étaient éloquemment discutées ; on eût dit une ombre rencontrant une ombre, des yeux caves laissaient tomber un regard vague et hagard, et après s’être quelque temps contemplés, ces malheureux passaient outre sans se rien dire. Clark, Sumner, Bayley, Goodman, consumés par la fièvre, se traînaient en chancelant le long des murs du cachot. Le premier, qui était aussi le plus âgé, ne pouvait plus marcher que soutenu par l’un de ses frères. Bientôt il ne put plus se mouvoir et il demeura étendu sur le sol humide. Les frères, assemblés autour de lui, cherchaient à découvrir dans ses traits si la mort allait bientôt trancher les jours de celui qui avait amené plusieurs d’entre eux à la connaissance de Christ. Ils lui récitaient lentement des paroles de l’Écriture ; puis se mettant à genoux près de lui, ils faisaient une fervente prière.

k – Eating nothing but salt fish. (Fox, Acts, V, p. 5.)

Clark, prévoyant sa fin prochaine, demanda la communion. Les gens de la prison portèrent sa demande à leur maître ; bientôt le bruit des verrous se fit entendre, et un guichetier s’avançant au milieu de la troupe éplorée, y prononça un cruel nonl ! Alors Clark, regardant en haut, s’écria avec un Père de l’Eglise : Crede et manducasti. « Crois, et tu as mangém ! » Il demeurait dans le recueillement ; il contemplait le Fils de Dieu immolé ; il mangeait et buvait par la foi la chair et le sang de Christ, et éprouvait dans sa vie intérieure l’action fortifiante du Rédempteur. Les hommes ont pu lui refuser l’hostie, mais Jésus lui a donné son corps ; et il se sent dès lors affermi par une union vivante avec le Roi du ciel.

l – Not be suffered to receive the communion being in prison. (Fox, Acts, V, 428.)

m – Habe fidem et tecum est quem non vides, dit encore Augustin. Voir Serm. 235, 272. Tract. 26, Evang. Joh.)

Clark n’était pas seul à descendre dans la sombre vallée ; Sumner, Bayley et Goodman déclinaient rapidement. La mort, triste habitante de cette horrible prison, avait pris possession de ces quatre amisn. Leurs frères firent parvenir de nouvelles sollicitations au cardinal, fort occupé alors de négociations avec la France, Rome et Veniseo ; il trouva pourtant un instant à donner aux martyrs d’Oxford ; et au moment où les quatre mourants étaient entourés des prières de leurs frères, le commissaire vint annoncer que « Monseigneur, dans sa grande bonté, permettait aux malades de se faire transporter dans leurs chambres. » Des hommes s’avancèrent avec des brancards ; on y déposa les mourants, on les emportap ; puis on tira de nouveau les verrous sur ceux dont cet affreux cachot n’avait pas encore rainé la vie.

n – Taking their death in the same prison. (Foxe, 5 p. 56.)

o – State Papers, 1 p. 169.

p – Being taken out of the prison into their chambers. (Fox, Acts, V, p. 5.)

On était au milieu d’août. En vain les malheureux qui avaient passé six mois dans ce souterrain retrouvèrent-ils leurs chambres et leurs lits ; en vain plusieurs membres de l’Université tentèrent-ils, par leurs soins et leur tendre charité, de les rappeler à la vie ; il était trop tard ; les rigueurs de la papauté avaient tué ces nobles témoins. Bientôt les approches de la mort se montrèrent ; leur sang se glaça, leurs membres se roidirent, et leur regard voilé ne chercha plus que Jésus-Christ, leur éternelle espérance. Clark, Sumner et Bayley moururent dans la même semaineq ; Goodman les suivit de près.

q – Master Clark, Master Sumner and sir Bayley died all three together, within the compass of one week. (Fox, Acts, V, p. 5.)

Cette catastrophe inattendue adoucit Wolsey. Il n’était cruel qu’autant que son intérêt et le salut de l’Église l’exigeaient. Il craignit que la mort de tant de jeunes hommes ne soulevât contre lui l’opinion publique ; que ces catastrophes ne fissent tort à son collège ; peut-être même un sentiment d’humanité vint-il toucher son cœur. « Faites mettre en liberté ceux qui restent, écrivit-il à ses agents, mais en leur faisant prendre l’engagement de ne pas s’éloigner d’Oxford. » Bientôt l’Université vit sortir ces jeunes hommes de leur tombeau, pâles, maigres, affaiblis, chancelants. Ils n’étaient point alors des hommes marquants, et c’était leur jeunesse qui touchait surtout les cœurs ; mais plus tard ils occupèrent tous une place importante dans l’Église. C’étaient Cox, qui fut précepteur du prince royal Édouard et évêque d’Ély ; Drumm, qui devint sous Cranmer l’un des six prédicateurs de Cantorbéry ; Udal, le futur maître des écoles de Westminster et d’Éton ; Salisbury, doyen de Norwich, puis évêque de Man, et qui au milieu de ses richesses et de sa grandeur rappelait souvent comme un titre de gloire son affreuse prison d’Oxford ; Ferrar, plus tard chapelain de Cranmer, évêque de Saint-David et martyr jusqu’au sang, après trente années de relâche ; Fryth, l’ami de Tyndale, pour qui cette délivrance n’était aussi qu’un délai, et plusieurs autres encore. Lorsqu’ils sortirent de l’affreux souterrain, leurs amis accoururent, soutinrent leurs pas chancelants, les embrassèrent en versant des larmes. Fryth quitta peu de temps après l’Université et se rendit dans les Flandresr. Ainsi s’apaisa la tempête qui avait cruellement ravagé Oxford. Mais le calme ne fut pas de longue durée ; une circonstance inattendue devint funeste à la cause de la Réformation.

r – Escaped and fled into Flanders. » (Tynd. et Fryth, W., III p. 75.)

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