John Wesley, sa vie et son œuvre

4.4 Organisation du Méthodisme en Angleterre et en Amérique (1784)

L’année climatérique. — Situation légale défectueuse des chapelles. — L’Acte de déclaration. — Accueil qui lui est fait. — Ses défauts et ses avantages. — Progrès du méthodisme en Amérique. — Position des prédicateurs à l’égard de l’Église anglicane. — Le méthodisme et la révolution. — L’Église établie et la révolution. — Réclamations des sociétés américaines. — Wesley cherche une solution. — Progrès des convictions ecclésiastiques de Wesley. — Il se décide à organiser l’Église américaine d’après le type épiscopal. — Ordination du Dr Coke. — Réflexions sur la conduite de Wesley dans cette circonstance. — Fondation de l’Église méthodiste épiscopale. — Ses succès. — Consécration d’une vingtaine de prédicateurs. — Attitude de Wesley à l’égard de l’Église anglicane. — Progrès dans la situation ecclésiastique du méthodisme anglais. — Coup d’œil sur les suites de cette crise après la mort de Wesley.

L’année 1784 a été appelée par le docteur Whiteheada l’année climatérique du méthodisme, parce que ce fut l’année où Wesley donna à ses sociétés anglaises leur charte légale et à ses sociétés, américaines leur organisation épiscopale. Ces mesures eurent une trop grande importance pour que nous ne leur consacrions pas quelque attention.

a – Whitehead, Life of Wesley, t. II, p. 404. Southey Life of Wesley, t. II, p. 244.

Jusqu’à cette époque, les chapelles méthodistes du Royaume-Uni, qui étaient déjà au nombre de plus de trois cent cinquanteb, étaient régies par des contrats aux termes desquels les curateurs qui en avaient la charge s’engageaient à y faire prêcher Wesley lui-même et ceux qu’il désignerait pour y annoncer la Parole de Dieu. En cas de mort, son frère devait lui succéder dans tous ses droits, et après eux c’était à la conférence des prédicateurs que devait appartenir cette désignation. Des jurisconsultes, interrogés sur la valeur de ces contrats, déclarèrent qu’ils seraient nuls, à moins que la conférence ne fût reconnue par l’État et autorisée à acquérir et à posséder.

b – Myles. Chronological History.

Cette situation menaçait l’avenir de l’œuvre. Wesley le comprit, et ce fut pour y remédier qu’il rédigea, le 28 février 1784, son Acte de déclaration (Deed of Declaration), qui, quelques jours après, fut enregistré à la cour de la chancellerie. D’après les termes mêmes de cet acte, il avait pour objet d’« expliquer les mots : Conférence annuelle du peuple appelé méthodiste, et de déclarer de qui se compose cette conférence et à quelles conditions elle se perpétue et conserve son identité. »

D’après ce document, la conférence officielle se composait de cent prédicateurs, que Wesley désignait nominativement pour la première fois. Voici les règles que l’Acte de déclaration impose à la conférence :

1° Elle devra se. réunir une fois par an. 2° Toute résolution votée par la majorité des membres fera loi pour tous. 3° Le premier acte de la conférence sera de remplir les vacances survenues, par la mort ou autrement, dans le Cent légal. 4° Aucun acte de la conférence ne sera valide si quarante au moins de ses membres ne sont pas présents. 5° La conférence annuelle ne pourra durer moins de cinq jours ou plus de trois semaines. 6° Après avoir pourvu aux vacances, la conférence élira un président et un secrétaire, qui resteront en fonctions jusqu’à la conférence suivante. 7° Tout membre de la conférence qui s’en absente deux années de suite, sans une dispense de ce corps, sera considéré comme démissionnaire. 8° La conférence a le droit d’expulser de son sein les membres qu’elle juge indignes. 9° La conférence admet comme prédicateurs de l’Évangile, après épreuves subies, ceux qu’elle juge aptes à exercer ces fonctions sous sa direction. 10° Nul ne peut être admis membre de la conférence, sans avoir été reçu prédicateur depuis au moins douze mois. 11° La conférence ne pourra pas appeler à prêcher dans les chapelles quelqu’un qui ne serait pas membre de la conférence, ou uni à elle, ou sous épreuve. Elle ne pourra pas non plus laisser un prédicateur plus de trois ans dans un même lieu, à moins qu’il ne soit ministre consacré de l’Église anglicane. 12° La conférence pourra, quand elle le jugera expédient, se réunir dans d’autres villes que Londres, Bristol ou Leeds. 13° Elle pourra envoyer, en Irlande et ailleurs encore hors du royaume de la Grande-Bretagne, tels de ses membres en qualité de délégués qui agiront en son nom et avec tous ses pouvoirs. 14° Toutes les résolutions et tous les actes de la conférence seront consignés dans son procès-verbal, avec la signature du président et du secrétaire. 15° S’il arrivait que la conférence fût réduite à moins de quarante membres et demeurât ainsi réduite pendant trois assemblées annuelles successives, ou s’il arrivait que les membres refusassent ou négligeassent de se réunir annuellement pendant trois années, dans l’un et dans l’autre cas, la conférence du peuple appelé méthodiste serait dissoute, et tous les pouvoirs, privilèges et avantages ci-dessus énumérés prendraient fin. Les chapelles demeureraient sous les soins des curateurs, à la condition pour eux d’y faire prêcher la Parole de Dieu par les hommes qu’ils en jugeraient dignes.

Ce document, qui allait devenir la Charte légale du méthodisme, ne fut pas accueilli avec une faveur unanime par les auxiliaires de Wesley. Ceux qui n’avaient pas été désignés par lui comme membres de la conférence officielle se trouvèrent lésés, et quelques-uns protestèrent en donnant leur démission. Wesley déclara que cette limitation à cent du nombre des membres n’impliquait de sa part aucune défiance à l’égard des autres, mais lui avait été dictée par l’impossibilité de réunir un corps plus nombreux. Il prépara une lettre qui devait être lue à la première conférence qui se réunirait après sa mort et dans laquelle il exhortait les membres de ce corps « à ne pas se prévaloir de l’Acte de déclaration, pour assumer une supériorité quelconque sur leurs frères ». Cette recommandation ne fut pas vaine, et, par une sage concession, la conférence accorda de bonne heure le droit de vote aux prédicateurs pleinement admis, et la conférence légale, qui continue à se composer de cent membres, n’est guère autre chose qu’un corps nominal et honorifique, qui donne sa sanction aux actes de la conférence générale, mais ne prend aucune décision par elle-même.

On peut reprocher plus justement à cet Acte d’avoir enchaîné la liberté de la conférence dans des limites étroites et d’avoir longtemps empêché telle innovation nécessaire, comme, par exemple, la représentation directe des sociétés dans le sein du corps suprême du méthodisme. Ce n’est que de nos jours, et après bien des luttes, que la conférence, interprétant avec plus de largeur son pacte fondamental, en est venue à faire dans sa composition une part équitable à l’élément laïque.

Wesley, préoccupé surtout d’assurer la cohésion et la durée de son œuvre, ne vit que les avantages d’une mesure qui cimentait l’unité des sociétés et assurait te maintien de certaines particularités de leur organisation, telles que l’itinérance des prédicateurs, auxquelles il attachait avec raison une grande importance. Quelques lacunes que présentât cette constitution, elle devait répondre assez bien aux nécessités de l’œuvre. puisqu’elle a duré un siècle et a permis au méthodisme de se développer et de s’étendre sans trop de secousses après la mort de son fondateur et en conservant le caractère spécial que son puissant esprit lui avait imprimé.

Ce fut en cette même année que Wesley donna aussi au méthodisme américain sa constitution définitive. Nous avons raconté les commencements de cette œuvre. Quelques années avaient suffi pour lui donner des proportions considérables ; elle avait à peine quinze ans, et elle comptait déjà environ quinze mille membres et plus de quatre-vingts prédicateurs itinérants ; son action s’étendait depuis les Antilles au sud jusqu’au Nouveau-Brunswick, à la Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve, au nord. Cette extension rapide, que les longues luttes de la révolution américaine n’avaient pas réussi à arrêter, ne pouvait manquer de faire surgir des questions d’organisation à la fois délicates et urgentes.

En arrivant dans le Nouveau Monde, les prédicateurs de Wesley s’étaient efforcés de prendre à l’égard des ministres anglicans la même attitude que leurs collègues en Angleterre ; se considérant comme les auxiliaires bénévoles du clergé régulier, ils ne s’immisçaient pas dans les fonctions purement ecclésiastiques et refusaient d’administrer les sacrements. Cette ligne de conduite qu’il était de jour en jour plus difficile de suivre en Angleterre, il était impossible de s’y conformer en Amérique. Avec une population disséminée sur de vastes étendues de pays et sans cesse croissante, avec un clergé anglican peu nombreux et peu zélé, qui se renfermait volontiers dans les grands centres, conserver cette position subordonnée, c’était se lier volontairement les mains et se soustraire à la tâche magnifique qui se préparait.

La guerre de l’indépendance vint précipiter cette question du côté d’une solution libérale. Cette grande révolution faillit un moment compromettre l’œuvre nouvelle ; la plupart des prédicateurs anglais qui dirigeaient les sociétés crurent en effet devoir employer leur influence contre l’insurrection et demeurer fidèles au gouvernement de leur pays. Aussi, pendant tout le cours de la guerre, leur action se trouva-t-elle entravée ; quelques-uns furent emprisonnés, d’autres obligés de se cacher, d’autres même durent regagner l’Angleterre. Mais lorsque la révolution triomphante eut proclamé l’indépendance des Etats-Unis, les prédicateurs comprirent qu’ils n’avaient plus qu’à se soumettre loyalement au nouvel ordre de choses. Leur souverain venait d’ailleurs de leur en donner l’exemple, par ces paroles remarquables qu’il adressa à l’ambassadeur de la jeune république, en le recevant pour la première fois : « J’ai été le dernier dans mon royaume à reconnaître votre indépendance ; je serai le dernier à la violer. » En apportant leur adhésion au nouveau gouvernement, les chefs du méthodisme américain obéissaient aux sentiments de l’immense majorité de leurs sociétés. Elles allaient entrer résolument, à la suite du pays, dans une phase décisive de leur existence.

Le nouveau gouvernement ayant eu la sagesse de se refuser à créer une Église nationale, l’Église anglicane cessait d’avoir une position à part et elle tombait dans le droit commun ; ses revenus, comme ceux des Églises indépendantes proprement dites, allaient se borner aux contributions volontaires des fidèles. Une pareille position était loin de sourire aux ministres ; et, en face de l’avenir incertain qui s’ouvrait devant eux, un grand nombre jugèrent prudent de s’en aller ; ce fut un sauve-qui-peut général. L’Église anglicane, qui imposait par sa masse et par ses grands airs, se fondit d’une manière fort instructive ; en Virginie, elle avait, avant la révolution, quatre-vingt-onze pasteurs : il n’en restait que vingt-huit, à la suite de la guerre ; les autres étaient rentrés en Angleterre. Dans les autres parties du pays, l’Église établie n’avait jamais été bien forte, et les derniers événements l’avaient dispersée. Sa succession était donc ouverte, et elle devait échoir à qui saurait s’en montrer digne. Le moment était solennel et demandait de grandes résolutions.

Wesley le comprit. Il avait voulu faire du méthodisme américain une plante parasite, croissant sous la tutelle d’un arbre puissant et tout entrelacée à lui ; mais Dieu, en abattant le chêne, semblait ordonner à l’œuvre nouvelle de vivre désormais de sa vie propre. Les sociétés américaines réclamaient depuis longtemps pour leurs prédicateurs le droit d’administrer les sacrements ; dans beaucoup de localités, les enfants devaient grandir sans baptême et les fidèles se réunir sans pouvoir participer ensemble à la Cène. Ces réclamations étaient si vives et étaient inspirées par des besoins si réels qu’elles faillirent aboutir à un schisme. Les prédicateurs du Sud, voyant que la question n’avançait pas, se réunirent en Virginie, en 1779, et chargèrent les trois doyens d’âge d’imposer les mains aux autres. C’est ce qui eut lieu, et, pendant une année, les sociétés du Sud reçurent les sacrements des mains de leurs prédicateurs. Cette initiative hardie eût abouti à une scission fâcheuse, si l’intervention conciliante d’Asbury n’avait réussi à amener un compromis et à suspendre l’effet de cette mesure révolutionnaire, jusqu’à ce que Wesley eût été consulté.

C’étaient là des indices sur la signification desquels on ne pouvait se méprendre. Wesley avait à choisir entre deux partis : ou sacrifier de gaieté de cœur une œuvre pleine d’avenir en se faisant le champion obstiné de préjugés ecclésiastiques surannés, ou bien rompre avec eux et assurer par là la prospérité et l’avenir de ces jeunes Églises. Dès que ce dilemme se posa devant sa conscience et devant sa raison, Wesley n’hésita plus sur le fond même de la question. Quant aux moyens à employer, il ne voulut rien précipiter, et, avant tout, il se résolut à faire une démarche auprès de l’épiscopat anglais ; il s’adressa donc à l’évêque de Londres, pour réclamer instamment l’ordination d’un prédicateur qui visiterait les sociétés pour leur administrer les sacrements et qui pourvoirait ainsi aux nécessités les plus pressantes de la situation. « Je gémis sur la pauvre Amérique, écrivit-il au prélat ; car les brebis sont dispersées de tous côtés ; les unes n’ont aucun pasteur, et les autres ne sont pas en meilleur état, car elles ont des pasteurs qui n’en ont nulle pitié. » L’évêque ayant refusé de satisfaire ce vœu, Wesley comprit qu’il n’y avait plus rien à attendre de ce côté-là, et il se décida à couper le nœud gordien.

Attaché fermement à l’Église établie, dont il se considérait toujours comme l’un des ministres, il accordait en principe ses préférences à l’organisation épiscopale, tout en se refusant à admirer les abus choquants du système anglican. L’épiscopat avait perdu pour lui une partie de son prestige, depuis que l’étude de l’antiquité chrétienne lui avait prouvé qu’à l’origine les mots évêques et anciens désignaient une seule et même charge. Ce n’étaient pas là des convictions d’occasion, inspirées par les nécessités du moment, mais le résultat de tout son développement religieux. Nous l’avons vu, près de quarante ans plus tôt, dès 1746, déclarer qu’après examen il a été amené à reconnaître que dans l’Église primitive « les évêques et les anciens étaient essentiellement de même rang 2 ; » cette conviction reparaît dans ses Notes sur le Nouveau Testament, où il déclare qu’à son avis, « dans les premiers âges, les mots évêque et ancien s’employaient indifféremment pour désigner un même officec. » Dès 1761, il avoue dans une lettre à un ami qu’il ne partage en aucune manière « l’erreur de ceux qui croient que l’organisation épiscopale est seule valable ». Loin de penser que l’épiscopat est de droit divin, il affirme, en 1756, que « ce système n’est en aucune façon prescrit par l’Écriture », et il ajoute cette assertion qui renferme la notion vraie sur ce sujet : « Je crois que ni Christ ni ses apôtres n’ont prescrit de forme particulière de gouvernement ecclésiastique. »

c – Notes sur Philip.1.1

Ces citations, que nous pourrions multiplier, prouvent assez que Wesley était arrivé de bonne heure à une indépendance d’idées ecclésiastiques assez rare de son temps, et que l’organisation de l’Église méthodiste d’Amérique ne fut pas de sa part, comme on l’a prétendu, un coup de tête de vieillard ou une faute arrachée à la caducité de l’âge, mais le résultat naturel de tout son développement précédent. Au terme de ce développement, il pouvait dire : « Je crois fermement que je suis un episcopos au sens de l’Écriture, tout autant que personne en Angleterre, car je considère la succession non interrompue comme une fable, que nul n’a encore prouvée et que nul ne prouvera jamaisd. »

dŒuvres, t. XIII, p. 253.

Libre de préjugés sur ces questions et parvenu à des convictions arrêtées, il n’avait tant tardé à émanciper ses sociétés que par obéissance à ce principe dominant de son ministère qui le faisait toujours attendre les directions de la Providence avant de s’engager dans une voie nouvelle. Ces indications, elles étaient là, et leur voix impérieuse lui commandait d’aller en avant. Appelé à organiser en Églises autonomes ses sociétés d’Amérique, Wesley n’hésita pas à choisir la forme épiscopale qui avait ses préférences, comme plus capable qu’aucune autre de maintenir l’unité et la cohésion des diverses parties de l’œuvre, principe qu’il plaçait en première ligne. Fort de sa conviction et ne se mettant pas en peine des oppositions qu’il allait soulever, il s’ouvrit sur ses desseins à quelques amis ; si son frère Charles, imbu de préjugés ecclésiastiques, objecta vivement à ses idées, Wesley eut la joie de rencontrer auprès de La Fléchère une approbation sans réserve. En février 1784, il communiqua enfin ses convictions à l’homme auquel il voulait confier la tâche de fonder et d’organiser l’Église méthodiste des Etats-Unis. Le docteur Coke était bien en effet l’homme qui pouvait le mieux mener à bonne fin cette œuvre difficile ; il réunissait les aptitudes d’un organisateur à celles d’un missionnaire. Wesley lui rappela les circonstances exceptionnelles des sociétés d’Amérique et les dangers qu’elles courraient si elles étaient abandonnées à elles-mêmes ; il lui exposa ses plans pour leur organisation en Églises et lui demanda s’il consentirait à se charger de leur exécution. Dans ce cas, il se croyait appelé, en sa qualité de surveillant général de l’œuvre, à lui imposer les mains et à lui déléguer ainsi ses pouvoirs pour l’organisation de l’Église nouvelle. Il s’autorisait surtout de l’exemple de l’ancienne Église d’Alexandrie, où les anciens, à la mort d’un évêque, se réunissaient pour imposer les mains à l’un des leurs qui était appelé à occuper l’office laissé vacant par le défunt, l’évêque demeurant ainsi le premier parmi ses égaux, primus inter parese.

e – Drew, Life of Coke, p. 62. Etheridge, Life of Coke, p. 100. Stevens, Hist. of Methodism, t. II, p. 214. Stevens, Hist. of the Methodist Episcopal Church, t. II, p. 165.

Le docteur Coke demanda du temps pour réfléchir. Pendant deux mois, il se livra à une étude approfondie de la question, et, au bout de ce temps, il fit part de sa décision à Wesley. Il admettait la légitimité de son point de vue, mais il pensait qu’il serait prudent d’en différer la réalisation quelque temps encore. Ce ne fut pas l’avis de la conférence qui se réunit à Leeds en juillet de la même année ; elle appuya vivement les mesures proposées par Wesley. La Fléchère prit une part active à ces délibérations, et son avis eut une influence décisive sur cette grave résolution. En présence de cette unanimité de ses frères, Coke n’hésita plus, et le 2 septembre 1784, à Bristol, Wesley, assisté du révérend James Creighton, lui imposa solennellement les mains et « le mit à part pour l’œuvre de surveillant » (superintendent) ; ce sont les termes mêmes du diplôme que Wesley lui remit. En évitant soigneusement l’emploi du mot évêque, il voulait indiquer que la charge qu’il conférait n’avait rien de commun avec l’épiscopat anglican, et que le vrai type de cette imposition des mains devait être cherché, non dans l’Église établie, mais dans l’Église apostolique. Plus tard, l’Église américaine crut devoir donner à ses chefs ce titre, biblique d’ailleurs, d’une charge dont ils remplissaient les devoirs ; c’était évidemment son droit. A la suite de l’ordination de Coke, Wesley imposa les mains à deux de ses prédicateurs, Wasey et Whatcoat, qui devaient, en qualité d’anciens, accompagner le docteur en Amérique.

Assurément, à s’en tenir au point de vue anglican, de telles ordinations étaient frappées de nullité. Celle de Coke, en particulier, souleva de vives objections : Wesley, disait-on, ne possédant pas la charge épiscopale, ne pouvait pas la conférer. En droit canonique strict, cela était incontestable ; aussi les clameurs furent-elles vives. Pour nous, qui n’avons pas les préjugés ecclésiastiques de l’anglicanisme, nous ne saurions épouser sa querelle. Le seul reproche que nous nous sentirions libre d’adresser à Wesley dans cette affaire, ce serait plutôt d’avoir tant tardé à prendre une résolution que réclamaient impérieusement les besoins de l’œuvre. La forme épiscopale répondant mieux qu’aucune autre et à ses propres convictions et aux vœux de la jeune Église américaine, nous ne voyons pas pourquoi il n’eût pas pris l’initiative hardie que ses adversaires lui reprochèrent tant. Ce vieux serviteur de Dieu, qui, depuis un demi-siècle, accomplissait dans toutes les parties de la Grande-Bretagne une œuvre admirable qui n’a eu son équivalente qu’aux temps apostoliques, n’était-il pas revêtu par Dieu lui-même d’un épiscopat mille fois plus valable et plus réel que celui de ces évêques qui, comme les Lavington et les Warburton, lui faisaient une guerre acharnée ? Que le formalisme ecclésiastique condamne Wesley, la conscience et le bon sens l’absolvent.

Le 3 novembre 1784, Coke, accompagné de ses deux collègues, arrivait aux Etats-Unis, et peu après il conférait l’ordination épiscopale à Francis Asbury, qui, depuis plusieurs années, était devenu, par ses talents et ses vertus, le chef réel du méthodisme américain. Dans les derniers jours de l’année, se réunissait à Baltimore une conférence, composée d’une soixantaine de prédicateurs, qui jeta les bases de l’Église méthodiste épiscopale. Ni ces prédicateurs ni Wesley lui-même ne pouvaient songer alors que cette Église qu’ils fondaient, au milieu des contradictions et des oppositions de toute sorte, était appelée à un magnifique avenir et deviendrait la plus grande et la plus active des Églises du Nouveau Monde. Ces succès extraordinaires ont répondu suffisamment aux objections faites à la ligne de conduite suivie par Wesley ; si l’épiscopat méthodiste n’a pas à son origine une prétendue succession apostolique, il a dans son histoire des preuves innombrables de l’approbation divine ; et, tandis que de nos jours l’anglicanisme dépérit sous la double étreinte du rationalisme et du ritualisme, l’Église méthodiste épiscopale se développe et grandit, et prouve par ses progrès rapides, que les mesures adoptées par Wesley répondaient bien aux exigences d’une œuvre essentiellement missionnaire.

Il semblait difficile que Wesley s’abstînt de faire pour ses sociétés d’Angleterre ce qu’il venait de faire pour celles d’Amérique. Il crut cependant ne devoir rien précipiter, en présence de circonstances notablement différentes, et il se laissa, pour ainsi dire, forcer la main par les événements. Les nécessités impérieuses de l’œuvre et la perspective de sa mort prochaine le décidèrent pourtant à entrer de nouveau dans cette voie.

En 1785, il écrit dans son journal : « 1er août. — Après avoir, avec quelques amis, pesé sérieusement la chose, je me suis rendu à leur jugement et ai mis à part trois de nos prédicateurs éprouvés, John Pawson, Thomas Hanby et Joseph Taylor, pour exercer le ministère en Écosse. » L’année suivante, à la conférence de 1786, il conféra l’ordination à Joshua Keighley et à Charles Atmore pour l’Écosse ; à William Warrener pour Antigua, et à William Hammet pour Terre-Neuve. En 1787, il en consacra cinq autres ; en 1788, neuf, et enfin, en 1789. deux ; soit, en tout, vingt-trois.

Ces ordinations eurent toutes lieu à huis clos. La plupart furent faites en vue de l’Écosse ou de l’Amérique. Wesley se refusa longtemps à conférer les ordres à ses prédicateurs résidant en Angleterre, et l’on ne cite que Mather, Moore et Rankin comme faisant exception à cette règle qu’il s’était imposée. Son principe était de ne rompre avec l’ordre de choses existant que dans la mesure du strict nécessaire. Il croyait de bonne foi demeurer membre fidèle de l’Église anglicane, même alors qu’il exerçait les fonctions qu’elle réserve exclusivement aux évêques. Son frère, fort opposé à ces ordinations et qui avait tout fait pour les empêcher, lui reprocha de faire acte de dissidence et d’agir en opposition avec tout son passé.

« Je ne me sépare pas plus aujourd’hui, lui répondit-il, que je ne le faisais en 1758. Je me soumets encore (quoique parfois avec une conscience mal à l’aise) à ceux que vous avez appelés autrefois « des infidèles mitres ». Je me sépare d’eux, en vérité, sur quelques points de doctrine et sur quelques points de discipline (en prêchant en plein air, par exemple, en priant d’abondance et en formant des sociétés), mais je ne le fais pas d’une épaisseur de cheveu de plus que je ne m’y crois obligé par un devoir impérieux. Je continue à suivre la règle que j’ai suivie depuis quarante et cinquante ans. Je ne fais rien inconsidérément. Je ne suis plus à l’âge où l’on a le sang chaud. »

Tout en refusant, sauf de très rares exceptions, d’autoriser ses prédicateurs à administrer les sacrements aux sociétés, Wesley reconnaissait que cette situation ne pourrait pas durer et que ses successeurs n’accepteraient pas indéfiniment le rôle ingrat d’auxiliaires bénévoles et désavoués du clergé anglican. Dans la voie d’émancipation qui était enfin ouverte devant elles, les sociétés allaient marcher résolument jusqu’au jour où elles auraient enfin cette indépendance absolue qui était leur droit.

Les dernières conférences auxquelles Wesley participa marquèrent un progrès sensible dans cette direction. En 1786, il fut décidé que les services religieux pourraient avoir lieu dans les chapelles aux heures mêmes du culte officiel, partout où le ministre anglican était décidément impie ou hérétique, partout où les églises étaient insuffisantes à contenir la moitié de la population, partout enfin où il n’existait pas d’églises à deux ou trois milles à la ronde. En 1788, les réclamations des sociétés firent encore élargir cette règle, et l’on décida qu’il serait permis de se réunir dans les chapelles aux heures officielles, sauf aux jours de communion, et que les sociétés pourraient à leur choix introduire dans leur culte le service liturgique ou s’en passer.

Il ne sera pas inutile, en terminant ce chapitre, de résumer à grands traits les phases de la crise qui suivit la mort de Wesleyf.

f – Nous empruntons ce résumé à notre article sur le Méthodisme dans l’Encyclopédie des sciences religieuses.

Le dualisme ecclésiastique, qui n’avait pas cessé d’exister dans la pensée de Wesley et qui l’avait empêché de rendre ses sociétés complètement indépendantes, se retrouvait à l’état latent dans les sociétés elles-mêmes et ne pouvait manquer de provoquer des luttes et des schismes, après la disparition de la puissante personnalité qui leur servait de lien. Un grand nombre de sociétés demandaient pour leurs prédicateurs le droit d’administrer les sacrements ; d’autres menaçaient de faire schisme si ce droit était admis. Cette question fut, pendant plusieurs années, l’occasion de pénibles débats. La conférence qui suivit la mort de Wesley, embarrassée devant des prétentions opposées, recommanda qu’on s’en tînt au « plan de Wesley ». Cela ne satisfit personne, et l’agitation redoubla. La conférence de 1792, partagée entre deux courants contraires, eut recours à une pratique qui n’est pas défendable, quoique s’autorisant d’un précédent apostolique : elle consulta le sort, qui prononça le maintien du statu quo. L’année suivante, on fit un pas en avant ; on autorisa, « afin d’empêcher la discorde, » l’administration des sacrements à toutes les sociétés qui seraient unanimes à les réclamer. Il fut entendu aussi que toute distinction cesserait entre prédicateurs consacrés et non consacrés, et que l’admission définitive d’un candidat par la conférence serait considérée comme l’équivalent de la consécrationg. En 1794, on décida que la Cène ne serait administrée que là où elle serait jugée indispensable au maintien de la concorde, et on autorisa 58 circuits sur 137 à l’établir. L’année suivante enfin, à la suite de troubles qui s’étaient produits au sein des sociétés, la conférence vota un « Plan de pacification, » qui les autorisait à instituer les sacrements partout où la majorité des curateurs, économes, et conducteurs en exprimerait le désir à la conférence. On pouvait, aux mêmes conditions, établir le culte public aux heures des offices de l’Église anglicane, en évitant toutefois de donner la Cène les mêmes jours qu’elle. On devait d’ailleurs suivre la liturgie de la communion du Prayer-Book abrégé par Wesley. Ce plan fut une sorte de modus vivendi qui ramena la paix dans la plupart des sociétés, en préparant les voies à une émancipation plus complète.

g – Ce ne fut qu’en l’année 1836 que la Conférence britannique établit définitivement l’imposition des mains. (Tyerman, t. III p. 448.)

[L’un des chefs de l’agitation libérale, Alexandre Kilharn, trouvant insuffisantes ces mesures, entraîna dans le schisme environ 5 000 membres (1799). Ce fut le premier noyau de la New Connexion, qui s’organisa sur une base démocratique, en faisant à l’élément laïque une large place dans la Conférence.]

Mais il est temps de revenir à Wesley pour assister aux dernières scènes de sa vie.

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