Matthieu Lelièvre

9.
Retraite

Courbevoie : Octobre 1903-fin 1910

Ils devaient y rester sept ans : lui, toujours occupé et préoccupé de ses journaux et de ses livres, s’exagérant un peu ce travail par l’effet de l’âge ; elle, correspondant beaucoup avec ses enfants, qui étaient maintenant tous mariés et éloignés d’eux, entretenant le jardinet qui précédait leur pavillon et y cultivant les narcisses que leur envoyait leur bon ami de Guernesey, William Mauger. Ils s’entr’aidaient et se tenaient fidèle compagnie. Leur vie n’était guère différente de ce qu’elle avait été dans le presbytère de la Chapelle Malesherbes, si ce n’est qu’ils se sentaient, l’un et l’autre, allégés de toute charge spécifiquement pastorale. Car, tout en se rendant le témoignage qu’il servait son Maître avec les talents qu’il lui avait donnés, et en déplorant que son tempérament et sa surdité lui rendissent les visites chez les membres et amis de l’Église à peu près impossibles, ce qui avait manqué à son ministère, sous ce rapport, avait longtemps pesé sur l’esprit de notre vénéré ami. Il prêchait presque tous les dimanches, il suivait avec assiduité les comités dont il était toujours membre, et son intérêt pour la cause chrétienne n’avait en rien diminué.

Le Synode de 1903, trop heureux de lui laisser la rédaction et l’administration de L’Evangéliste, l’avait maintenu à la tête de la Librairie Évangélique, ainsi que dans le Comité directeur de l’œuvre d’évangélisation, à la Commission des études et à l’administration des Fonds auxiliaires de retraite. Il fut un assidu de nos sessions synodales annuelles jusqu’à l’année 1922 et, sans pouvoir en suivre toujours tous les débats, il n’était pas le dernier à y prendre la parole. On savait qu’on avait en lui un ami fidèle et sûr, un censeur judicieux. Même ceux qui ne partageaient pas toujours ses avis l’écoutaient avec déférence, souvent avec une admiration émue. Ce n’est pas chose commune qu’un pasteur, retiré du ministère actif, soit chargé de préparer l’Adresse du Synode à l’Église ou à prêcher le sermon officiel. Il fit cette Adresse en 1906 et ce discours en 1909. Personne n’aurait pu le faire aussi bien, ni avec plus d’autorité.

Je ne dirai cependant pas que M. Lelièvre parcourut d’un cœur pleinement satisfait l’étape de la carrière à laquelle nous sommes parvenus. Son travail de journaliste l’a toujours passionné : il ne pouvait être mieux servi. Ses leçons hebdomadaires aux étudiants de la rue Demours étaient aussi intéressantes pour lui que pour ceux qui les recevaient. Les Comités lui donnaient l’occasion de sortir, de voir des collègues et des amis auxquels il était affectueusement lié. Il pouvait lire, parler, participer à la vie ecclésiastique, et il en jouissait avec reconnaissance. Pour un homme tel que lui, c’était tout de même une diminution de vie, un ralentissement du balancier, un rétrécissement d’horizon, quelque chose comme la chute des feuilles. Il n’était pas un stoïcien, et il en sentit un douloureux serrement de cœur. Il en vit pourtant les avantages, l’aspect plaisant et doux. Quand on allait le trouver dans son ermitage, comme il disait quelquefois, ou qu’il avait le plaisir de passer une heure chez ses collègues, il en jouissait avec une touchante candeur.

« La retraite, écrivait-il, c’est le repos, c’est la paix, c’est la méditation, c’est la prière ; ce sont les souvenirs bénis des jours d’autrefois ; c’est l’évocation des vieux amis que l’on a connus et près desquels on a combattu et souffert, et dont un grand nombre nous ont devancés auprès du Seigneur. Et puis, la retraite, c’est la préparation à la vie qui ne finira pas ; c’est l’intervalle désirable, sinon nécessaire, entre l’activité et la mort. »

C’est pendant ce temps que fut débattue et votée la Loi sur la Séparation des Églises et de l’Etat. Matthieu Lelièvre en suivit les péripéties avec beaucoup d’assiduité et d’intérêt. Il en avait toujours été un chaud partisan. Il aurait voulu que les Réformés évangéliques la fissent, cette Séparation, pour leur propre compte, après 1870. Il continua à en envisager la réalisation avec confiance, et non pas seulement avec cette résignation à l’inévitable, ou la volonté de s’en accommoder le mieux possible, qui fut l’attitude de beaucoup de protestants. Aussi, n’avait-il pas pour Emile Combes la sévérité de beaucoup d’autres :

« C’est un vieux bûcheron à la main un peu rude, disait-il ; mais il a mis la cognée à la racine de vieux arbres et de vieilles usurpations, et ce n’est pas à nous, les fils des victimes de Rome, de lui dire : Laisse-le encore cette année ! »

Il croyait que la Loi de Séparation, même très imparfaite, ouvrirait devant les Églises devenues libres des perspectives nouvelles d’activité, qu’elle réveillerait des énergies endormies, qu’elle ferait appel à l’esprit de foi, de piété, de sacrifice. Il pressentait bien qu’il y aurait de tristes défaillances, mais il espérait que les éléments vivants de l’Église se grouperaient pour faire face à l’adversaire, que le protestantisme français ferait de nécessité vertu, que le réveil religieux deviendrait une réalité quand les Églises verraient combien il leur était indispensable.

Certes, il regrettait que le gouvernement, en se ralliant au principe de la séparation, n’ait pas apporté dans son projet de loi cette hauteur de vue, cette sagesse pratique que l’on était en droit d’attendre d’hommes qui ont la responsabilité du pouvoir, et il souhaitait que le ministère d’Emile Combes transmit à un autre, d’un tempérament plus modéré, l’honneur de réaliser la Séparation. Mais il trouvait qu’il y avait mieux à faire qu’à récriminer contre certains défauts et certaines lacunes de la loi, ainsi que contre les intentions ouvertement antireligieuses de plusieurs de ses auteurs. Il fallait l’accepter avec confiance et user de la liberté qu’elle nous donnait :

« Si, après avoir réclamé à tous les gouvernements la liberté religieuse, nous ne savions pas en tirer parti maintenant que nous l’avons, ce serait une faillite dont nous seuls serions responsables devant Dieu et devant l’histoire, »

écrivait-il vigoureusement dans un article du 1er janvier 1904.

Il fut un de ceux qui apprécièrent le plus le dévouement, les démarches et l’attitude du président de la Commission Permanente de l’Église Réformée d’alors, M. le pasteur E. Lacheret. Il soutint de sa vive sympathie et rendit hommage aux services éminents qu’il avait rendu au protestantisme. Mais il fut sévère pour ceux que l’approche de la Séparation jetait en plein désarroi. Son article du 6 janvier 1905 finissait ainsi :

« La lecture des journaux et des délibérations consistoriales est tristement instructive. On y trouve de tout, excepté de la foi. Si quelqu’un avait besoin qu’on lui prouvât en quel état fâcheux cent ans de Concordat ont mis les Églises protestantes de France, je lui remettrais la collection de nos journaux religieux de 1904, et je lui dirais : Prenez et lisez !

Espérons toutefois qu’après l’effarement de la première heure, on se ressaisira et que Dieu nous suscitera un nouveau Néhémie qui dira à ses frères découragés : Levons-nous et bâtissons ! S’il est une vérité que démontrent nos agitations stériles, c’est que le seul remède à une situation aussi troublée, c’est un réveil profond.

Travaillons à l’amener par nos prières et par nos efforts. »

C’est encore pendant qu’il résidait à Courbevoie que Matthieu Lelièvre célébra son jubilé pastoral et son soixante-dixième anniversaire. Il n’était pas de ceux qui ne portent aucune attention à des événements de ce genre et qui sont insensibles aux marques d’affection et aux égards de leurs frères. Il en jouissait et il aimait à faire partager son bonheur. Il est possible que la liberté avec laquelle il en parlait ou en écrivait ait quelquefois surpris certains de ses amis et amené un léger sourire sur les lèvres de quelques autres. M. Lelièvre n’a jamais feint de méconnaître sa propre valeur ; mais il avait plus de simplicité et de candeur qu’on lui en aurait attribué. Ses collègues étaient ses frères, son Église était sa famille spirituelle, ses lecteurs étaient ses amis. Sa nature affectueuse et émotive le portait à leur laisser voir le fond de son âme et à croire que les détails de sa vie les intéressait presque autant que lui. On pouvait y reconnaître une charmante naïveté.

Dans tous les cas, son jubilé pastoral ne pouvait mieux tomber. Le Synode était réuni à Nîmes et ses membres lui firent la surprise de lui offrir un modeste témoignage de leur affectueuse estime et d’acclamer quelques lignes bien senties qui furent imprimées dans les Actes de cette année-là (1908). Le dimanche suivant, il occupa la chaire de la chapelle et fit suivre son sermon de ceci, que j’ai retrouvé parmi ses Notes :

« Au moment de clore cette prédication, je me sens pressé d’ajouter quelques mots d’un caractère personnel. Je me sens plus libre qu’ailleurs de le faire dans cette Église que j’ai servie pendant douze ans et dans cette chapelle que j’ai fait bâtir durant l’Année terrible.

Le Synode qui vient de se terminer marque le cinquantième anniversaire de mon entrée dans le ministère évangélique, et mes chers collègues ont bien voulu célébrer mon jubilé pastoral de la manière la plus aimable et la plus fraternelle. Mais il manquerait quelque chose à cette fête du souvenir si je n’obtenais de vous que vous vous y associiez par votre sympathie et par vos prières. Et c’est ce que j’ose vous demander en ce moment.

Voilà donc un demi-siècle que j’ai entendu l’appel du Père : Mon fils, va aujourd’hui travailler à ma vigne. Et j’ai obéi, et je n’ai jamais regretté d’avoir obéi.

Mais que de sujets d’humiliation pour moi dans ces cinquante années d’activité ! Que d’infidélités ! Que de lacunes ! Que de déficits dans ma piété et dans mon ministère ! Qu’elle est petite la part de la vigne du Père que j’ai cultivée, et combien peu abondants seront les fruits que j’apporterai au Maître comme résultat de ma journée terrestre ! En regardant à moi, je n’ai d’autre prière à faire que celle du Péager : O Dieu, sois apaisé envers moi qui suis pécheur !

Mais si je regarde à Dieu (et c’est à Lui surtout qu’il faut regarder), que de sujets de reconnaissance ! que de grâces ! que de délivrances ! Et je m’écrie : Que rendrai-je à l’Éternel ? tous ses bienfaits sont sur moi ! … »

Mes frères, bénissez l’Éternel avec moi, et louons son nom tous ensemble ! »

Il fit entendre la même note le 7 janvier 1910, au moment où il achevait sa soixante-dixième année :

« Ce n’est pas ici le lieu de confesser ce qui a manqué à ma vie pour être ce qu’elle aurait pu être pour la gloire de notre Dieu et le bien de mes semblables. Ce que je puis dire en toute sincérité, c’est que tout ce que j’ai fait, dit et écrit me paraît misérable, et que, si j’étais sur mon lit de mort, je n’aurais d’autre prière à adresser à Dieu que celle du péager : O Dieu, sois apaisé envers moi qui suis pécheur. Si Wesley, mourant, pouvait dire après saint Paul : Je suis le plus grand des pécheurs, mais Jésus-Christ est mort pour moi , j’ai infiniment plus que lui le besoin de faire cette confession et de m’abriter sous la croix de mon Sauveur.

Ne me dites autre chose
Sinon qu’il est mon Sauveur,
L’auteur, la source, la cause,
De mon éternel bonheur.

Si les soixante-dix ans écoulés (et combien rapidement) me laissent de nombreux sujets d’humiliation, ils me laissent surtout d’abondants sujets de reconnaissance. Je n’ai ni la place ni le désir de les énumérer, Dieu a été bon envers moi, et les hommes aussi l’ont été, sauf de très rares exceptions. Je m’écrie avec le psalmiste, en terminant cette septième décade d’années : Mon âme, bénis l’Éternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits. C’est lui qui pardonne tous tes péchés, qui guérit toutes tes infirmités.

Parmi tous ces bienfaits du Seigneur, l’un des ; plus grands c’est de pouvoir encore prêcher l’Évangile par la parole et par la plume. Et, pour préciser davantage, c’est le privilège de pouvoir parler chaque semaine à un millier de lecteurs dans ce modeste journal. Je ne sais pour combien d’années ou de mois, je pourrai continuer ce ministère. Demandez à Dieu pour moi, chers lecteurs, la grâce d’être trouvé les reins ceints et la lampe allumée quand le Maître viendra. Le cela va bien des hommes ne saurait me suffire : puissé-je entendre un jour celui de Dieu ! »

Avant de suivre notre frère au Havre, où il passa, dans une retraite, encore laborieuse, mais pourtant plus complète, le reste de sa vie, il faut que nous le considérions d’un peu plus près comme prédicateur, journaliste, historien et théologien. Nous le ferons rapidement, bien décidés à lui laisser la place et le temps de se faire entendre lui-même. Il ne nous sera guère possible de ne pas donner, par moments, l’impression de revenir sur des points déjà mentionnés ou entrevus ; j’ose espérer que personne ne trouvera dépourvues d’intérêt les quelques pages que nous allons y consacrer.

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