Sermons inédits

La charité

Quand même je parlerais toutes les langues des hommes et même des anges, si je n’ai point la charité, je ne suis que comme l’airain qui résonne, ou comme une cymbale qui retentit.
Et quand même j’aurais le don de prophétie, et que je connaîtrais tous les mystères de la science de toutes choses ; et quand même j’aurais toute la foi, jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai point la charité, je ne suis rien.
Et quand même je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des pauvres, et que même je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai point la charité, cela ne me sert de rien.
La charité est patiente, elle est pleine de bonté ; la charité n’est point envieuse ; la charité n’est point insolente ; elle ne s’enfle point d’orgueil ; elle n’est point malhonnête ; elle ne cherche point son intérêt ; elle ne s’aigrit point ; elle ne soupçonne point le mal ; elle ne se réjouit point de l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité ; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.
La charité ne périt jamais : pour ce qui est des prophéties, elles seront abolies, et le don des langues cessera, et la connaissance sera anéantie ; car nous ne connaissons qu’imparfaitement, et nous ne prophétisons qu’imparfaitement ; mais quand la perfection sera venue, alors ce qui est imparfait sera aboli…
… Maintenant donc ces trois vertus demeurent : la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande est la charité.

(1 Corinthiens 13)

Les textes les plus beaux des saintes Ecritures sont aussi les plus difficiles à traiter a. Ils découragent les prédicateurs autant qu’ils les attirent. Tel est le fragment incomparable sur la charité où l’apôtre saint Paul, lui, le grand homme d’action, le logicien impétueux, s’élève jusqu’au lyrisme le plus sublime. Tout commentaire paraît froid, toute réflexion banale, devant ce tableau qu’on dirait tracé non par un homme, mais par un ange, devant cette figure divine de la charité qui semble descendre d’un monde supérieur, et en présence de laquelle on voudrait se taire et adorer… Essayons cependant de suivre l’Apôtre dans ses admirables paroles, en nous montrant plus confus de les pratiquer si mal que de les commenter si imparfaitement.

a – M. Dhombres, entièrement aveugle, cédant aux instances de M. le pasteur Rayroux et de quelques autres amis, prêcha ce discours à la belle fête annuelle des Asiles de Laforce, le 11 juin 1891.

I

La charité est une création du christianisme. Jusqu’à la venue de Celui qui partage en deux l’histoire du monde, l’humanité n’en avait aperçu que quelques aspects fragmentaires : c’étaient des actes isolés de bonté, de clémence, de générosité, de sacrifice, égarés dans la nuit païenne. Il était réservé à la religion de Jésus-Christ de donner à la notion de charité une extension infinie en lui donnant pour base, un fait extraordinaire et divin. « Christ a donné sa vie pour nous : nous devons aussi donner notre vie pour nos frères. » Voilà le type, la mesure et la date de la vraie charité ; voilà aussi sa sainte logique. — La charité est la réponse de l’âme humaine à l’amour divin qui s’est déployé en Golgotha : c’est l’inspiration d’un cœur arraché à la prison de son égoïsme qui sent impérieusement qu’il se doit à Dieu et à l’humanité. C’est donc plus qu’un acte, plus qu’un sentiment, plus que l’aumône, plus que la clémence, plus que le sacrifice ; c’est tout cela, et encore autre chose : c’est une vie nouvelle qui commence et dans laquelle on ne s’appartient plus, en sorte que si un apôtre a pu donner de Dieu cette définition : « Dieu est amour », il faut qu’on puisse dire du chrétien : « Le chrétien est amour. » Tel est le vrai sens, le sens unique et complet du mot le plus beau de la langue humaine : la charité.

Saint Paul commence par nous montrer que la charité est l’essence même du christianisme et que tous les autres éléments de la piété ne sont rien sans elle. « Quand même je parlerais toutes les langues des hommes et même des anges… quand même j’aurais le don de prophétie et la science de toutes choses… si je n’ai point la charité, je ne suis que l’airain qui résonne et la cymbale qui retentit. » Laissons l’allusion aux dons miraculeux qui existaient dans l’Eglise primitive et ne retenons que ceci : c’est que la science théologique la plus profonde, l’éloquence religieuse la plus entraînante, ne sont rien si le cœur ne déborde d’amour. On peut concevoir, en effet, qu’un homme doué d’une intelligence pénétrante et d’une imagination sensible saisisse et exprime admirablement les vérités évangéliques ; mais s’il n’est pas touché par ces vérités dans le fond de son être moral, qu’est-il en réalité ? un airain qui résonne, une cymbale qui retentit, c’est-à-dire l’instrument d’une harmonie extérieure et vaine. On se souvient de l’éloquent historien de Port-Royal. A lire ses fines et pénétrantes analyses, chacun eut l’ingénuité de croire qu’il s’était laissé toucher par la grâce. Et lui, de déclarer froidement, au terme de son travail, qu’il n’avait étudié les pieux solitaires que du dehors, sans partager aucun de leurs sentiments, comme on étudie un objet de simple curiosité… De nos jours encore, tel littérateur s’éprend de la beauté esthétique de certaines idées chrétiennes, dont il sait d’ailleurs tirer un grand profit pour son talent ; mais il sourirait si l’on pensait qu’il en vit moralement. Tel poète laisse échapper de sa lyre, tantôt sacrée, tantôt profane, avec la même aisance, les effusions d’une dévotion mystique et les accents brûlants d’un impur sensualisme : ange pour monter sur les hauteurs de l’idéal, démon pour descendre dans les abîmes de la luxure… Jusque dans l’Eglise, tel théologien, tel prédicateur, tel homme, telle femme de génie, peuvent parler des choses magnifiques de Dieu avec le brillant décor de leur science ou de leur imagination, tandis que leur être moral reste fermé aux saints effluves de l’amour de Dieu et des hommes. Tant il est vrai qu’un divorce est toujours possible, mais toujours coupable, entre l’homme intérieur, vrai, sincère, et l’homme extérieur ou l’artiste.

L’Apôtre se sert de la même argumentation à propos de la foi. « Lors même que j’aurais la foi jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai point la charité, je ne suis rien. » Eh ! quoi, est-ce Paul qui parle ainsi, lui qui n’a pas craint, en toutes sortes d’occasions, d’affirmer le salut du pécheur par Christ sans « les œuvres de la loi », lui qui est l’auteur de la Réforme du seizième siècle, dans la personne d’un pauvre moine ramassant, sous la poussière séculaire des couvents, cette perle de grand prix, « la justification par la foi », qui allait tout de nouveau régénérer le monde ? Oui, c’est bien Paul qui parle ainsi ! Mais plus il tient à la foi, plus il la veut sincère, féconde en œuvres, ayant son siège non dans l’intelligence, mais dans les profondeurs de la conscience. Est-ce bien là, toujours, la conception de l’Eglise ? L’Eglise du moyen âge, en particulier, n’a-t-elle pas considéré la foi comme un instrument de gouvernement propre à discipliner les hommes et même à les soumettre par la force, pour la plus grande gloire de Dieu ? Voyez cet inquisiteur qui découvre un hérétique, le traduit devant son tribunal, le convainc d’infraction à la doctrine de l’Eglise et le fait condamner au bûcher… Savez-vous comment on appelait ces sortes de supplices ? Des « auto-da-fé », des actes de foi. Horribles actes d’une horrible foi !… Sans rappeler ces exemples, n’y a-t-il pas eu, à toutes les époques, un courant d’intellectualisme qui a présenté l’Evangile comme une doctrine toute faite devant laquelle il faut s’incliner, et qu’il suffit de professer fermement, de défendre passionnément, pour être chrétien ? Qui n’en a connu, de ces prétendus chrétiens à la foi exacte et correcte, aux affirmations-tranchantes, aux jugements exclusifs, et en même temps à l’âme dure et hautaine, au cœur égoïste et froid, chez lesquels toute la partie sensible et tendre de la piété a disparu, ou plutôt n’a jamais existé ?… « Malheur, a dit Bossuet, à la connaissance stérile qui ne se tourne pas à aimer et se trahit ainsi elle-même ! » Et Pascal n’a-t-il pas écrit ce mot profond : « La vérité sans la charité est une idole. »

L’Apôtre va plus loin dans ses suppositions hardies : « Quand je livrerais mon corps pour être brûlé… » ou encore : « Quand je donnerais tout mon bien aux pauvres… si je n’ai point la charité, je ne suis rien. » Donner son corps pour être brûlé, qu’est-ce à dire ? Si le fanatisme a imposé le martyre, il a su aussi l’accepter, et même il a pu courir au devant de lui avec une frénésie farouche. On l’a bien vu dans les premières persécutions de l’Eglise où cette espèce de passion était devenue si intense que plusieurs évêques furent obligés de la combattre, et qu’un proconsul romain lui-même disait aux chrétiens à la recherche du martyre : « N’avez-vous pas des précipices, n’avez-vous pas des cordes si vous voulez mettre fin à vos jours ? » Quel rapport y avait-il entre cette fièvre des supplices et l’humble service de Jésus-Christ et de l’humanité ? Mais voici une supposition plus étrange encore : « Quand je donnerais tous mes biens aux pauvres, si je n’ai point la charité, je ne suis rien ! » Donner son bien aux pauvres sans avoir la charité, paradoxe qui nous déconcerte ! On dirait que saint Paul prévoyait déjà ce fanatisme de l’aumône qui se déploya au moyen âge, et qui fut peut-être moins inspiré par l’amour de Dieu et des hommes que par l’ostentation et l’exaltation religieuse. Quel égarement de notre pauvre nature humaine ! Quelle déviation de la pure idée chrétienne ! Vous le voyez, mes frères, rien ne peut remplacer la vraie charité, et ce qui prétend la remplacer est faux et même dangereux.

II

Après nous avoir dit ce que n’est pas la charité, saint Paul continue sa démonstration en nous apprenant ce qu’elle est. Ici, le dialecticien puissant, dont la logique se laisse entraîner quelquefois jusqu’au paradoxe, va faire place au poète à l’âme émue et tendre qui trouve des traits suaves pour nous peindre cette sublime vertu. Ecoutez : « La charité est patiente, elle est pleine de bonté ; la charité n’est point insolente ; elle ne s’enfle point d’orgueil ; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. » Enfants, lorsque nous entendions ces paroles dans nos demeures ou sur les bancs de l’école du dimanche, n’est-ce pas ? nous croyions voir apparaître une de ces douces figures des vieux missels entourée de son nimbe d’or… Et nous rêvions de bonté, de dévouement, de patience, comme d’un idéal qui nous semblait si beau, si facile à réaliser. Ce fut là le doux songe de nos premières années, et déjà à trente ans nous étions devenus égoïstes et calculateurs. C’est qu’en effet, il est un seul être auquel puissent s’appliquer les traits accomplis de cette perfection. Au lieu de ce mot : charité, mettez la personne et le nom de Jésus ; dès lors, ce n’est plus une abstraction, ce n’est plus une figure allégorique que vous avez devant vous, c’est un être réel, en chair et en os, qui a été le modèle, le type, l’incarnation vivante de la charité. Vous pouvez dire : Jésus est patient, Jésus est humble, Jésus est plein de bonté… Jésus supporte tout, Jésus espère tout ! Ce fut un idéal absolument nouveau dans l’histoire du monde. Etait-ce là l’idéal antique ? On eût considéré de pareilles vertus comme une faiblesse. Le stoïcisme, qui avait entrevu quelque chose de la fraternité humaine, était âpre et dur comme l’âme d’un Caton ou d’un Brutus. Ce n’est que dans Marc-Aurèle, le moraliste empereur, que l’âme humaine s’est adoucie. Et qui peut nous dire que quelque chose du christianisme ne l’avait pas pénétrée ? Antonin le Pieux ne bâtit qu’un temple qu’il éleva à la Bonté ; il donna lui-même l’exemple de la mansuétude qui, s’unissant à la majesté de son caractère et à ses talents guerriers, fit de lui une admirable figure ; mais ce fut comme un éclair dans les ténèbres — et encore, n’est-ce pas lui qui persécuta cruellement les chrétiens au nom de la raison d’Etat ? — Eh bien, cette douceur admirable unie à la force, nous ne la trouvons qu’en Jésus-Christ. En lui seul s’est levé, à l’horizon de l’histoire, l’astre de la compassion ; celui qui était, selon Pascal, « saint à Dieu, terrible au démon », est le même qui devait faire entendre ces mots : « heureux les débonnaires, heureux les pacifiques », etc… « aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent » ; celui qui se penchait sur les humbles, les misérables, les souffrants, les pécheurs, pour les relever et les guérir ; celui qui prenait dans ses bras les petits enfants et les bénissait ; celui qui réprouvait toute intolérance, tout emploi de la force contre l’erreur, et qui ne devait verser d’autre sang que le sien… ah ! c’est bien lui, n’est-ce pas ? qui a réalisé trait pour trait l’admirable tableau tracé par saint Paul.

Mais si de Jésus nous portons nos regards sur la chrétienté, alors quel trouble nous saisit ! Où sont-ils, ceux qui peuvent soutenir, je ne dis pas la comparaison avec le Maître, mais qui portent au front quelques reflets de son image ? Il faudrait dire de nous le contraire de ce qu’on disait de Jésus : notre charité est « impatiente » et bientôt lassée par les défauts de ceux envers qui elle s’exerce. Notre charité est « orgueilleuse » ; combien de fois l’ostentation a déterminé nos aumônes ! Quel désir d’être vus et loués par notre prochain ! En même temps, quelle morgue, quelle impertinente hauteur, envers ceux que nous secourons ! Ne dirait-on pas qu’ils appartiennent à une autre humanité que la nôtre ? O l’étrange manière de leur donner des vêtements et du pain de la main droite en leur faisant de la main gauche une blessure morale indélébile ! Notre charité est « soupçonneuse » : elle présuppose le mal chez le pauvre qu’elle humilie par de blessantes suspicions. Sous prétexte de sagesse et de prévoyance, c’est une sorte de police que nous avons la prétention d’exercer à son égard. — Notre charité est avare ; l’Eglise de Jésus-Christ ne donne même plus la dîme imposée au peuple d’Israël. — Notre charité ne s’est pas réjouie de la vérité, mais elle s’est réjouie de l’injustice, selon que nous trouvions l’une ou l’autre chez nos adversaires. — Notre charité, loin de tout couvrir, de tout excuser, de tout supporter, est exigeante pour autrui, dépourvue de cette indulgence dont nous avons tant besoin pour nous-mêmes. Enfin, loin de tout espérer de ceux qui sont tombés dans le mal et que nous voulons relever, notre charité désespère de tout et de tous et ne se montre sceptique qu’à l’égard du bien… Quelle revue humiliante de nos misères et comme elle nous accable ! Car enfin, si d’après la démonstration de saint Paul, la charité est le christianisme vécu, et si nous nous décorons du beau titre de disciples de Jésus-Christ, notre devoir formel n’est-il pas de réaliser les traits authentiques de la charité ? Ah ! si nous étions bons, dévoués, indulgents, aimants, aimables, si nous savions nous rendre chez ceux qui souffrent en nous inspirant de la belle antithèse de Victor Hugo transposée : « Entre avec un sourire, sors avec une larme », n’est-il pas vrai que nous gagnerions des âmes au Sauveur? Car enfin, il ne faut pas nous y tromper, la religion de Jésus ne sera propagée que par l’amour, et il se trouve, en fin de compte, que nous sommes les auteurs responsables des défaites ou des triomphes de notre Maître. — Ici, ayons le courage de poursuivre notre examen de conscience, en nous demandant si nous n’avons pas une part quelconque dans les suspicions de l’âme populaire à l’égard de Jésus-Christ ? Ne sommes-nous pour rien dans le succès de ces vocables nouveaux, d’une consonnance barbare, altruisme, justice sociale, qui-tendent à supplanter ce mot divin, la charité? Nous sommes-nous souciés d’alléger les fardeaux de ces classes ouvrières qui, dans la solidarité humaine, ont une part tout autrement douloureuse que la nôtre ? Avons-nous essayé d’apaiser leur colère par notre tendre sympathie, d’adoucir les éclairs de haine de leurs regards en nous associant à toutes les causes généreuses qui veulent les servir ? Oh ! comme la responsabilité de nos égoïsmes bourgeois devrait peser lourdement sur nos consciences !… C’est pourquoi, lorsque je rencontre de beaux types d’amour chrétien, qu’ils m’apparaissent au sein de l’Eglise protestante ou de l’Eglise catholique, qu’ils s’appellent un Vincent de Paul ou un Oberlin, une Elisabeth Fry ou une sœur Rosalie, un P. Damien ou un John Bost, mon âme tressaille d’allégresse, parce que je me dis que ceux-là, du moins, exemplaires authentiques de Jésus-Christ, ont fait briller ici-bas quelques traits de son image et contribué à réconcilier les hommes avec notre divin Maître.

Après ces réflexions, jugez si la dernière pensée de saint Paul est vraie : « La charité ne périt jamais. » Non, elle ne saurait périr, car elle est déjà une palpitation de la vie du ciel. L’amour qui règne dans la sainte Cité ne peut différer de celui d’ici-bas que par sa mesure et son intensité, non par sa nature. D’autres éléments de la piété seront nécessairement transformés : « Le don des langues cessera, » a dit saint Paul. Ce langage extatique des premiers temps de l’Eglise devait disparaître, et les plus ardentes effusions de la piété ont toujours eu un caractère transitoire. Que seraient d’ailleurs ce que nous appelons nos discours éloquents, nos hymnes inspirées, en regard de cette langue ineffable dans laquelle les élus glorifient leur Dieu et leur Sauveur ? — « La connaissance cessera. » — Cet effort lent et douloureux de nos âmes pour s’approprier la vérité, ces édifices théologiques qu’Edmond de Pressensé appelait magnifiquement « les cathédrales de la pensée », tout cela fera place à une vue éclatante et immédiate de Dieu et de son Christ, en sorte que nos systèmes religieux les plus beaux, nos conceptions les plus géniales, ne nous apparaîtront là-haut que comme de naïfs jeux d’enfants. — « La foi ne sera plus. » — Ce travail intense de l’âme pour s’approprier l’Invisible, malgré les obscurités de la vie et les tentations de la chair, malgré les contradictions de ce monde où le péché, la souffrance et la mort gardent leur secret de sphinx, tout cela sera remplacé par une vue radieuse de Celui qui est « l’Alpha et l’Oméga », et qui justifiera toutes ses pensées en déployant devant nous les mystères du passé et de l’avenir. — « L’espérance ne sera plus. » — Elle sera changée en une joyeuse possession des biens longtemps attendus, longtemps rêvés dans les larmes… Ce sera comme pour les compagnons de Colomb : après les lentes incertitudes du voyage à travers les déserts liquides de l’Océan, après les luttes hardies contre l’inconnu et le péril, après les lassitudes patiemment supportées, après les tempêtes vaincues sur une frêle coquille de noix, ce fut la merveilleuse arrivée aux rivages fabuleux, ce fut le cri de victoire : Voilà le Nouveau Monde ! Telle pour les enfants de Dieu l’arrivée aux plages du ciel ! Ainsi, tandis que tous les éléments de notre piété seront transformés, l’amour seul avec sa nature propre franchira les portes d’or de la Cité éternelle. Ce ne sera sans doute qu’un faible embryon d’amour ; mais bientôt, dépouillé de ses fragilités et de ses humaines défaillances, il grandira encore, il grandira toujours… Enfant de Dieu, disciple fidèle de Jésus, cet amour sera bien celui qui te fit tressaillir ici-bas des plus généreuses émotions. Tel il remplit ton cœur, tel tu l’emporteras dans les demeures du Père, car, si imparfait qu’il fût, il était déjà une prophétie, une portion, un reflet du ciel dans le pur miroir de ton âme régénérée par Jésus-Christ.

III

Vous en convenez, après de telles prémisses, la conclusion de saint Paul s’impose à toutes nos âmes : « Exercez-vous à la charité. » Quel n’est donc pas notre privilège, en ce jour de grande fête, de nous rencontrer dans cette belle vallée de la Dordogne qui est, avec ses œuvres magnifiques, comme une terre d’élection de la charité ! Deux fois déjà, j’ai eu l’honneur d’être appelé à Laforce : la première, pour consacrer le temple dans lequel nous sommes réunis ; la seconde, pour inaugurer l’asile de la « Miséricorde », destiné à recevoir le déchet de tous les asiles de femmes. A chaque nouvelle création de John Bost, il me semblait le voir descendre toujours plus bas dans les abîmes de la souffrance et monter toujours plus haut sur les sommets de l’amour chrétien. Je crois voir encore le lamentable cortège de ces êtres difformes défiler devant nous, et entrer lentement dans le nouvel asile dont les portes avaient été décorées de belles guirlandes de verdure formant des arcs de triomphe… Touchante ovation faite à la souffrance humaine et qui mouillait nos yeux de larmes. John Bost, avec son âme d’apôtre, avec son génie d’artiste, savait mettre un rayon de poésie sur tout ce qui sortait de ses mains et de son cœur. Oui, tandis que, dans notre prosaïsme, tout nous semble assez bon pour les pauvres et les miséreux, lui, il voulait pour sa grande famille la plus grande somme de bien-être et même de joie. Je vais citer de lui un trait vraiment sublime. Il s’agissait de faire confectionner pour un pauvre infirme un appareil orthopédique : « Recommandez à l’ouvrier, dit John Bost, que cet appareil soit livré au meilleur marché possible, mais qu’il soit fait comme pour un grand personnage, comme pour un prince ! » O la noble leçon infligée à nos calculs égoïstes, à nos économies ignominieuses, lorsqu’il s’agit de la personne du pauvre ! Aux yeux de John Bost, tout élu de la souffrance humaine portait un blason devant lequel, nous, les heureux, nous étions tenus de nous découvrir…

John Bost n’est plus depuis bien des années, mais ses œuvres n’ont cessé de grandir. L’amour chrétien qui les créa, les a fait vivre, car, nous l’avons déjà dit, « la charité ne périt jamais ». De son vivant, Elie s’était empressé de jeter son manteau sur Elisée. Avec son intuition de prophète, John Bost, discernant Ernest Rayroux, lui avait donné l’investiture que les divers comités des œuvres de Laforce s’étaient empressés de ratifier. De longues années d’expérience sont venues mettre leur sceau sur l’apostolat de celui qui marche dans l’esprit de John Bost, avec un cœur débordant d’amour, avec un tact et un sens pratique remarquables, et aussi, avec cette bonne grâce, avec cette sainte poésie qui transfigurent les tâches les plus ingrates et les infirmités les plus repoussantes.

Quelle a été l’inspiration des fondateurs comme des continuateurs des belles œuvres de Laforce ? C’est cette charité dont nous nous sommes entretenus durant tout ce discours ; c’est cet amour qui s’efforce de faire du bien au corps et à l’âme de nos frères. Tel fut celui de Jésus-Christ. Les trois années de son ministère furent comme l’abolition momentanée de la souffrance et comme une prophétie de l’humanité transfigurée. Ce sont les infirmes, les pauvres, les lépreux, délivrés de leurs maux, qui furent son cortège. Vous avez bien fait, John Bost, Ernest Rayroux, et vous tous, directeurs des asiles, membres des divers comités, de faire, comme lui, de cette portion de l’humanité déshéritée votre plus chère passion. Il est vrai, vous ne pouvez, ainsi que le faisait Jésus, abolir les maux physiques ; mais que ne pouvez-vous par votre intelligente direction, par une hygiène sévère, par des remèdes appropriés, pour les soulager et pour réduire à leur minimum les infirmités les plus cruelles ? Quand j’oppose au respect, à la sympathie des chrétiens pour les misères humaines les étranges théories qui ont cours dans nos sociétés modernes où s’affirme toujours davantage le droit du plus fort, où triomphe la loi inhumaine : malheur aux vaincus, alors je suis confondu d’admiration pour l’Evangile ! Et lorsque j’entends la science nous dire avec une tranquille conviction : « N’aidez pas à vivre ce triste résidu d’êtres faibles et difformes qui encombrent l’humanité de crétinisme, d’infirmités de toutes sortes et de crimes », en vérité, je me demande si nous ne retournons pas en arrière, jusqu’aux ténèbres du paganisme et de l’antique barbarie. Ainsi, il faudrait vous aider, non à vivre, mais à mourir, mélancolique population de Laforce, tristes non-valeurs de la vie, vous qui, pourtant, ne vous plaignez pas d’elle, sous la double action de ce soleil de la nature si beau dans vos heureuses contrées, et de ce soleil de la grâce dont les saints effluves vous pénètrent de toutes parts. Ah ! bénissez Jésus qui est venu allumer chez ses disciples une soif inextinguible de sacrifice et d’amour. Non, ceux-là, ses représentants sur la terre, ne vous laisseront pas mourir… Mais, ce qui est voué à la mort, ce sont les systèmes cruels de la pensée moderne qui iront se briser contre la parole prophétique de saint Paul : « La charité ne périra jamais ! »

Pourquoi ce noble souci des corps, si ce n’est parce que le corps est l’enveloppe de l’âme immortelle que Jésus est venu sauver ? Faire jaillir l’étincelle divine, éveiller l’être moral, chercher « la perle de grand prix » dans la gangue la plus grossière, tel est le but sacré que poursuivent tous ceux qui travaillent dans les asiles. Ici encore, nous avons sous les yeux la réfutation éclatante de ces prétendus sages qui demandent avec ironie ce qu’il peut bien y avoir d’immortel dans un Papou ou un pauvre crétin ? Directeurs et directrices de nos asiles, vous qui êtes parvenus à éveiller ces consciences passives, vous qui avez pénétré dans le sanctuaire, fermé jusque-là, de ces cœurs où s’élaborent maintenant des actes de dévouement, vous qui avez vu des éclairs d’affection reconnaissante animer ces yeux éteints, transfigurer ces visages déprimés, vous qui avez entendu ces voix discordantes chanter avec allégresse les cantiques de la patrie céleste, vous qui avez vu plusieurs de ces infortunés mourir joyeusement avec la douce vision de leur Sauveur, oh ! dites, n’affirmeriez-vous pas l’âme humaine, sous sa livrée la plus méprisable, et ne la défendriez-vous pas avec éloquence devant les Aéropages du monde entier ? Encore ici, nous pouvons répéter qu’ils passeront, les systèmes des savants et des sages, mais que « la charité ne périra jamais » !

Chers habitants des asiles de Laforce, qu’il me soit permis de vous adresser quelques mots particuliers, puisque j’ai avec vous une affinité mystérieuse, celle de l’épreuve. Pratiquez-la, mes amis, cette charité que je vous ai prêchée en ce beau jour. Il n’est pas jusqu’au plus petit d’entre vous qui ne puisse faire quelque chose pour un aussi petit que lui. Rappelez-vous « le verre d’eau froide qui recevra sa récompense », a dit Jésus. Y a-t-il ici quelqu’un qui ne puisse donner un verre d’eau froide à son frère ? Que celui qui a le bonheur de voir soit l’œil de l’aveugle ; que celui qui a reçu de Dieu des mains diligentes s’en serve pour aider le paralytique ; que celui qui marche allègrement soutienne l’infirme ! Or, pour exercer entre vous cette touchante fraternité, commencez par aimer de toute votre âme ce Jésus qui est mort sur la croix pour nous apprendre à nous aimer les uns les autres. En même temps, ne vous plaignez pas de vos épreuves ; ne dites jamais à Dieu : Pourquoi m’as-tu affligé, moi, plutôt qu’un autre ? Dites au contraire : Elu de la douleur, je peux devenir par sa grâce l’élu de la joie : si je souffre avec lui, je régnerai avec lui, O les magnifiques compensations ! O les couronnes destinées à « la balayure du monde » qui brillent à nos yeux comme le prix de la victoire !… A nous tous donc, mes frères, réunis en ce beau jour, — et je m’adresse aussi à mes chers collègues dans le ministère, — qu’il nous soit donné d’aller vers les petits, vers les pauvres, vers les déshérités, pour leur dire avec toute l’effusion de notre amour chrétien : Prenez courage, il y a un repos pour ceux qui souffrent, il y a un ciel qui nous est ouvert par la main percée de Jésus ! Oh ! que cette journée nous ait fait du bien ! Qu’un coin du voile qui nous cache le ciel ait été déchiré et que, fortifiés par cette vision, nous puissions dire de ce temple, de ces asiles, ainsi que Jacob à Béthel : « Que ces lieux sont vénérables ! C’est ici la maison de Dieu, c’est ici la porte des cieux ! » — Amen.

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