Histoire de la Réformation du seizième siècle

20.8

Les séances royales – Séance du 18 juin ; protestation de la reine – Séance du 21 juin – Sommations au roi et à la reine – Discours de Catherine – Elle sort – Impression sur l’assistance – Déclaration du roi – Réclamation de Wolsey – Querelle entre les évêques – Nouvelle séance, débats peu édifiants – Apparition à la vierge du Kent – Wolsey est frotté par Henri – Wiltshire chez Wolsey – Conférence secrète de Catherine et des deux légats

Les choses avaient changé en Angleterre pendant l’absence de Tonstall et de More ; et, déjà même avant leur départ, des événements d’une certaine importance s’étaient accomplis. Henri, voyant qu’il n’y avait plus rien à espérer à Rome, s’était tourné vers Wolsey et vers Campeggi. Le nonce romain était parvenu à tromper le roi. « Campeggi est tout autre qu’on ne l’avait prétendu, disait Henri à ses familiers ; il n’est point porté pour l’Empereur, comme on le disait ; je lui ai dit quelque chose qui l’a changéa. » C’était sans doute quelque brillante promesse.

a – We have said somewhat to him. (Burnet, Records, p. 71.)

Henri se croyant donc sûr des deux légats, leur demanda d’instruire sans délai la cause du divorce. Il n’y avait pas de temps à perdre, car on disait au roi que le pape était sur le point de révoquer la commission donnée à ses deux cardinaux ; et dès le 19 mars Jacques Salviati, oncle du pape et son secrétaire d’État, en écrivait à Campeggib. Une fois dans le sac de la chancellerie pontificale, l’affaire de Henri VIII aurait été longtemps à en sortir. Le roi adressa donc le 30 mai aux deux légats une lettre munie du grand sceau, par laquelle il consentait à ce qu’ils s’acquittassent de leur charge, « en ayant Dieu seul devant les yeux, et sans aucun égard à sa propre personnec. » Les légats eux-mêmes avaient suggéré au roi cette formule.

b – E quanto altro non si possa, forse si pensera ad avocare a causa a se. (Lettere di XIII nomini illustri, 19th March 1529.)

c – Ut solum Deum præ oculis habentes. (Rymer, Acta ad annum.)

Le lendemain, 31 mai, la commission s’assembla ; mais commencer le procès n’était pas le finir. Toutes les lettres que le nonce recevait le lui défendaient de la manière la plus absolue. « Avancez lentement, et ne finissez jamais ; » telles étaient les instructions de Clémentd. Ce jugement devait être une comédie, jouée par un pape et deux cardinaux.

d – Sua beatitudine ricorda, che il procedere sia lente ed in modo alcuno non si venghi al giudicio. (Al Card. (Campeggio, 29 maggio, 1529. Lett. Di Principi.)

Ce fut dans la grande salle de Black Fryars, communément appelée « Chambre du parlement, » que la cour ecclésiastique se réunit. Les deux légats ayant successivement pris en main avec respect la commission papale, déclarèrent dévotement qu’ils étaient résolus à l’exécuter (il eût fallu dire à l’éluder), prêtèrent le serment requis, et ordonnèrent que l’on citât le roi et la reine pour le 18 juin, à neuf heures du matin. Campeggi se hâtait de procéder lentement ; on s’ajournait à trois semaines. La citation causa parmi le peuple une grande agitation. « Quoi ! disait-on, un roi, une reine, contraints à comparaître, dans leur propre royaume, devant leurs propres sujets ! » La papauté donnait un exemple qui devait être plus tard fidèlement suivi en Angleterre et en France.

Le 18 juin, Catherine se présenta devant la commission dans la chambre du parlement, et s’avançant avec noblesse, elle dit d’une voix ferme : « Je récuse les juges, pour cause d’incompétence, et j’en appelle au papee. » Cette démarche de la reine, sa fierté, sa fermeté, inquiétèrent ses ennemis, et dans leur dépit ils s’irritèrent contre elle. « Au lieu de prier Dieu pour qu’il amène à bonne fin cette affaire, disaient-ils, la reine s’efforce de détourner du roi le cœur de ses sujets. Au lieu de témoigner à Henri l’amour d’une fidèle épouse, elle s’éloigne de lui nuit et jour. Il est même à craindre, ajoutait-on, qu’elle ne s’entende avec certaines gens qui ont formé l’horrible dessein de tuer le roi et le cardinal. » Mais les âmes généreuses voyaient en elle une mère, une épouse, une reine attaquée dans ses plus intimes affections, et se montraient pleines de sympathie.

e – Se in illos tanquam judices suos non assentire, ad papam provocavit. (Sanders, p. 32. Burnet’s Ref. 1 p. 54.)

Le 21 juin, jour auquel la cour s’était ajournée, les deux légats, entourés de la pompe que comportait leur rang, entrèrent dans la chambre du parlement et s’assirent en un lieu élevé. Près d’eux se placèrent les évêques de Lincoln et de Bath, l’abbé de Westminster et le docteur Taylor, maître des rôles, qu’ils avaient adjoint à leur commission. A leurs pieds se trouvaient leurs secrétaires, parmi lesquels l’habile Gardiner tenait le premier rang. En face, à droite, sous un dais, le roi siégeait entouré de ses officiers. Au-dessous, à gauche, était la reine, accompagnée de ses dames. L’archevêque de Cantorbéry et les évêques étaient assis entre les légats et Henri VIII, et des deux côtés du trône se trouvaient les conseillers du roi et de la reine. Ces derniers étaient Fisher, évêque de Rochester, Standish de Saint-Asaph, West d’Ely, et le docteur Ridley. Le peuple, en voyant défiler ce cortège, n’avait pas été ébloui de toute cette pompe : « Moins d’éclat et plus de vertus, disait-on, siérait mieux à de tels juges ! »

La commission pontificale ayant été lue, les légats déclarèrent qu’ils jugeraient sans faveur et sans crainte, et n’admettraient ni récusations ni appelf. Puis l’huissier cria : « Henri, roi d’Angleterre, paraissez devant la cour ! » Le roi, sommé, dans sa propre capitale, d’accepter pour juges deux prêtres, ses sujets, comprima les mouvements de son cœur orgueilleux, et répondit, dans l’espérance que cet étrange jugement aurait une issue favorable : « Me voici, Milords. » L’huissier continua : « Catherine, reine d’Angleterre, comparaissez devant la cour ! » La reine remit en silence aux légats un écrit par lequel elle rejetait les juges comme sujets de sa partie adverse, et le lieu même du jugementg. Les cardinaux déclarèrent ne pas admettre cette récusation ; en conséquence on appela Catherine une seconde fois. Cette princesse se leva, fit dévotement le signe de la croix, franchit l’espace qui la séparait de son époux, s’inclina avec dignité en passant devant les légats, et tomba à genoux aux pieds du roi. Tous les regards étaient fixés sur elle. Alors, prenant la parole en anglais, mais avec un accent espagnol, qui, en rappelant la distance où elle était de sa patrie, plaidait éloquemment pour elle, Catherine, le visage baigné de larmes, dit d’une voix à la fois noble et passionnée : « Sire ! je vous conjure par tout l’amour que nous avons eu l’un pour l’autre, je vous supplie au nom du Dieu très saint, faites-moi justice ! Femme, étrangère, sans pouvoir, sans amis, sans conseillers, seule et sans aucun secours, c’est auprès de Votre Majesté que je me réfugie, comme auprès du juge suprême de ce royaume, chargé de défendre les innocents. Sire, en quoi vous ai-je offensé ? Vous voulez vous séparer de moi — Et pourquoi ? J’en prends à témoin Dieu et les hommes, j’ai toujours été pour vous une femme humble et obéissante ; je me suis conformée à votre volonté ; je me suis complu dans ce qui vous plaisait ; je n’ai jamais manifesté le plus léger mécontentement, la moindre jalousie… j’ai aimé ceux que vous aimiez, je les ai aimés pour vous, quand même ils étaient mes ennemis. Voilà vingt ans et plus, que j’ai toujours été à votre égard une femme tendre et fidèle. Je vous ai donné plusieurs enfants, et s’il a plu à Dieu de nous les ôter, hélas ! en suis-je coupable, moi ?… »

f – Lettre du roi à ses ambassadeurs à Rome, 28 juin. (Burnet, Records, p. 72.)

g – Personas judicum non solum regi devinctas verum et subjectas esse. (Sanders, p. 35.)

Les juges, et même les courtisans les plus serviles, étaient émus en entendant ces simples et éloquentes paroles, et la douleur de la reine leur arrachait presque des larmes. Catherine continua : « Sire ! quand vous me prîtes pour femme, j’étais vierge ; j’en prends Dieu à témoin ! Que votre conscience prononce elle-même et dise si ce n’est pas la vérité.… Si l’on peut alléguer quelque chose contre moi, qu’on le fasse ! Je consens alors à quitter votre palais, et, s’il le faut, votre royaume. Mais si l’on ne peut me reprocher aucune faute, laissez moi, Sire, jusqu’à ma mort, cette place qui m’appartient. Qui nous a unis ? c’est le roi votre père, qui était appelé le second Salomon ; c’est le roi Ferdinand, mon père, qui était considéré comme l’un des princes les plus sages dont le sceptre ait gouverné les Espagnes. Comment donc révoquer en doute la légitimité d’une union que ces augustes monarques ont formée ? — Quels sont mes juges ? l’un d’eux n’est-il pas l’homme qui a mis le trouble entre vous et moi ?… un juge que je récuse et que j’abhorreh ! — Quels sont les conseillers qui m’ont été assignés ? ne sont-ce pas des dignitaires de votre couronne, qui vous ont prêté serment dans votre propre conseil ?… Sire, je vous conjure de ne pas me citer devant une cour ainsi composée. Toutefois, si vous me refusez cette faveur, — que votre volonté soit faite… Je me tairai, je réprimerai les émotions de mon âme, et je remettrai ma juste cause entre les mains de Dieui. »

h – Qui dissensionem inter ipsam et virum suum. (Polyd Virg. p. 688.)

i – Hæc illa fiebiliter dicente. (Ibid. p. 686, voir aussi Cavendish.)

Ainsi dit Catherine, d’une voix altérée par ses larmesj ; humblement prosternée, elle semblait embrasser les genoux de Henri. Elle se releva et fit au roi une profonde révérence. On s’attendait à ce qu’elle retournerait à sa place ; mais s’appuyant sur le bras de son receveur général, maître Griffith, elle se dirigea vers la porte. Le roi, s’en apercevant, ordonna de la rappeler. L’huissier la suivit et cria à trois reprises : « Catherine, reine d’Angleterre, comparaissez devant la cour ! — Madame, dit Griffith, on vous rappelle. — N’importe, répondit la reine ; ce n’est pas ici une cour où je puisse trouver justice : sortons ! » Catherine retourna au palais et ne reparut plus devant la cour, ni en personne ni par procuration.

j – Lettre du roi. (Burnet, Records, I, p. 73.) Henri dit dans cette lettre : « Both we and the quen appeared in person. »

Elle avait gagné sa cause dans l’esprit de plusieurs. La noblesse de sa personne, l’antique simplicité de son discours, la convenance avec laquelle, forte de son innocence, elle avait parlé des choses les plus délicates, ses larmes enfin qui trahissaient son émotion, avaient fait une impression profonde. Mais l’aiguillon de son discours, comme parle un historienk, c’était l’appel qu’elle avait fait à la conscience du roi et au jugement de Dieu même, sur le point capital de la cause. « Comment, disait-on, une personne si modeste, si sobre de paroles, aurait-elle osé proférer un tel mensonge ? Le roi, d’ailleurs, ne l’a point contredite. »

k – The sting in her speech. » (Fuller, p. 173.)

Henri était fort embarrassé ; les paroles de Catherine l’avaient ému ; ce noble plaidoyer, l’un des plus touchants de l’histoire, avait gagné jusqu’à l’accusateur lui-même. Il se sentit contraint de rendre témoignage à l’accusée. « Puisque la reine s’est retirée, dit le roi, je déclare, Milords, qu’elle a toujours été pour moi une épouse obéissante, fidèle, telle que je pouvais la désirer. Elle a toutes les vertus que peut avoir une femme. Noble par sa naissance, elle ne l’est pas moins par son caractère. »

Mais le plus embarrassé était Wolsey. Au moment où la reine avait dit, sans le nommer, que l’un de ses juges était la cause de tous ses malheurs, des regards d’indignation s’étaient dirigés vers luil. Il ne voulut pas demeurer sous le poids de cette accusation. « Sire, dit-il quand le roi eut fini de parler, je prie humblement Votre Majesté de déclarer devant cette audience si c’est moi qui suis l’auteur de cette affaire. » Wolsey s’était vanté naguère à Du Bellay d’avoir mis en avant les premiers termes du divorce, pour rompre à jamais la conjonction des deux maisons d’Espagne et d’Angleterrem ; » mais il lui convenait maintenant de dire le contraire. Le roi, qui avait besoin de lui, se garda de le démentir. « Non, Milord cardinal, répondit-il, vous vous êtes plutôt opposé à mon dessein ; ce fut l’évêque de Tarbes, ambassadeur de France, qui fit naître mes premiers scrupules, en exprimant des doutes sur la légitimité de la princesse Marie. » Ceci n’était point exact ; l’évêque de Tarbes ne fut ambassadeur de France en Angleterre qu’en 1527, et l’on a des preuves que le roi pensait au divorce dès 1526n. Dès lors, continua Henri, cette pensée n’a cessé de me troubler ; je me suis dit que le Seigneur, dont la justice s’exerce tôt ou tard, voulant punir un mariage incestueux, avait frappé de mort les fils que la reine m’avait donnés. J’exposai ma douleur à Milord de Lincoln, qui est mon père spirituel ; d’après son conseil, j’en parlai à Milord de Cantorbéry, puis à vous tous, Milords et évêques, et vous me fîtes tous connaître par écrit que vous partagiez mes scrupules. — C’est la vérité, Sire, dit l’archevêque. — Non, s’écria l’évêque de Rochester, je n’ai point donné, moi, mon approbation ! — Quoi ! reprit le roi étonné en montrant à l’évêque un papier qu’il tenait en ses mains, n’est-ce pas là, Milord, votre signature et votre sceau ? — Non, Sire, ce n’est ni ma main ni mon sceau… » — La surprise de Henri redoubla, et se tournant d’un air sévère vers l’archevêque de Cantorbéry : Ne m’avez-vous pas dit, Milord, que vous m’apportiez la signature de l’évêque de Rochester ?– Oui, Sire, répondit Warham. — Cela n’est pas ! s’écria vivement Rochester ; je vous ai déclaré, Milord archevêque, que je ne consentirais jamais à signer un tel acte. — Vous le dîtes en effet, répondit l’archevêque, mais à la fin vous consentîtes à ce que je signasse pour vous. — Cela est faux ! » répliqua Rochester, hors de lui. L’évêque ne ménageait pas son primat. « Bien, bien, dit le roi qui voulait en finir, nous ne disputerons pas avec vous sur ce sujet, Milord évêque, car vous êtes seul de votre aviso. » La cour s’ajourna. La journée avait été meilleure pour Catherine que pour les prélats.

l – Vidisses Wolseum infestis fere omnium oculis conspici. (Polyd. Virg. p. 688.)

m – Du Bellay à Montmorency. (Le Grand, preuves, p. 186 et 319.)

n – Voir la lettre de Paco à Henri VIII, de 1526. (Le Grand, preuves, p. 1.) Pace y montre qu’il est faux de dire : Deuteronomium abrogare Leviticum, quant à la défense de prendre la femme de son frère.

o – For you are but one man. (Cavend., Wolsey, p. 223)

Autant la première séance avait été pathétique, autant les débats de la seconde entre jurisconsultes et évêques furent propres à révolter les esprits délicats. Les avocats des deux parties soutinrent vivement le pour et le contre quant à l’accomplissement du mariage d’Arthur et de Catherine. « C’est une question très difficile, dit l’un des assistants ; nul ne peut connaître la vérité. — Moi, dit alors l’évêque de Rochester, je la connais. — Que voulez-vous dire ? s’écria Wolsey. — Milord, répliqua Rochester, il est la Vérité même, celui qui a dit : Ce que Dieu a uni, l'homme ne le séparera point ; cela me suffit. — Chacun pense de même, reprit Wolsey, mais que ce soit Dieu qui ait uni Henri d’Angleterre et Catherine d’Aragon, hoc restat probandum, c’est ce qu’il faut prouver. Le conseil du roi établit que ce mariage est illégitime, et par conséquent que ce n’est pas Dieu qui l'a fait. » Les deux évêques échangèrent alors quelques paroles moins édifiantes encore que celles de la veille. Plusieurs des assistants éprouvaient un sentiment de dégoût. « C’est une honte pour cette cour, dit avec indignation le docteur Ridley, que l’on ose y discuter des questions dont tout homme honnête doit avoir horreur. » Cette verte réprimande mit fin au débat.

L’agitation de la cour passa dans les couvents ; les prêtres, les moines, les nonnes étaient partout en émoi. Bientôt d’étonnantes révélations circulèrent dans toutes les sacristies. On ne parla pas de quelque vieux portrait de la vierge Marie clignant les yeux ; on inventa d’autres miracles. « Un ange, dit-on, est apparu à Elisabeth Barton, la vierge du Kent, comme autrefois à Adam, aux patriarches et à Jésus-Christ. » Lors de la création, de la rédemption, et dans le temps qui mène de l’une à l’autre, les miracles sont naturels ; Dieu paraît alors, et sa venue sans actes de puissance serait aussi étonnante que le lever du soleil sans rayons de lumière. Mais l’Eglise romaine ne s’en tient pas là ; elle revendique en tout temps pour ses saints et ses saintes le privilège du miracle, et ces miracles se multiplient en proportion directe avec l’ignorance des peuples. L’ange dit donc à la fille épileptique du Kent : « Rends-toi auprès du prince infidèle de l’Angleterre, et dis-lui qu’il est trois choses qu’il convoite et que je lui interdis à toujours. La première, c’est le droit des papes ; la seconde, c’est la nouvelle doctrine ; la troisième, c’est Anne Boleyn. S’il la prend pour femme, Dieu le frappera ! » La vierge aux apparitions fit au roi ce message, ajoute le documentp ; mais rien ne pouvait arrêter Henri VIII.

p – She showed this unto the king. (Letter to Cromwell in Strype, vol. 1 p. 272.)

Au contraire, il commençait à trouver que Wolsey procédait trop lentement, et la pensée d’être trahi par ce ministre traversait quelquefois son esprit. Par une belle matinée d’été, Henri, à peine levé, fit mander le cardinal à Bridewell. Wolsey accourut, et resta de onze heures à midi enfermé avec le roi. Celui-ci s’abandonna à toute la fougue de sa passion et à toute l’énergie de son despotisme. « Il faut promptement terminer cette affaire, disait-il, il le faut décidément ! » Wolsey le quitta fort inquiet, et retourna par la Tamise à Westminster. Le soleil dardait ses rayons sur le fleuve. L’évêque de Carlisle, qui était assis à côté du cardinal, lui dit en s’essuyant le front : « Voilà, Milord, un jour bien chaud ! — Ah ! répliqua le malheureux Wolsey, si vous aviez été frotté comme je viens de l’être pendant une heure, vous auriez raison de dire que la journée est chaude ! » Arrivé à son palais, le cardinal se jeta sur son lit pour chercher quelque repos ; il n’y fut pas longtemps tranquille.

Catherine avait grandi aux yeux de Henri comme à ceux de la nation. Le roi répugnait à un jugement ; il doutait même de son succès ; il désirait que la reine consentît à une séparation. Cette idée se présenta à son esprit après le départ de Wolsey, et à peine le cardinal avait-il fermé les yeux, qu’on vint lui annoncer le comte de Wiltshire (Thomas Boleyn), porteur d’un message royal. « Le bon plaisir du roi, dit Wiltshire, est que vous représentiez à la reine la honte qui résulterait pour elle d’une condamnation judiciaire, et que vous lui persuadiez de s’en remettre à la sagesse de Sa Majesté. » Wolsey, chargé d’une tâche qu’il savait inexécutable, s’écria : « Pourquoi logez-vous de semblables fantaisies dans la tête du roi ? » Puis il ajouta des paroles d’une véhémence si extraordinaire, que Wiltshire, troublé, tomba à genoux devant le lit du cardinalq. Peut-être que, désireux de voir sa fille reine d’Angleterre, Boleyn craignait qu’on ne s’y fût mal pris. « C’est bien, reprit le cardinal en se rappelant que le message venait de Henri VIII, je suis prêt à tout faire pour plaire au roi. » Il se leva, alla à Bath-Place prendre Campeggi et se rendit avec lui chez la reine.

q – Water in his eyes, kneeling by my lord’s bed side. (Cavendish, p. 226.)

Les deux légats trouvèrent Catherine travaillant paisiblement au milieu de ses filles d’honneur. Wolsey s’adressa à la reine en latin : « Parlez anglais, dit-elle, je voudrais que le monde entier fût ici pour vous entendre. — Nous désirons, Madame, dit le cardinal, vous communiquer, mais à vous seule, notre manière de voir. — Milords, dit la reine, vous venez me parler de choses qui passent ma capacité. Voilà, continua-t-elle avec une noble simplicité, en montrant un écheveau de fil suspendu à son cou, voilà mes occupations, et tout ce dont je suis capable. Je ne suis qu’une pauvre femme, sans conseils sur cette terre étrangère, et sans l’intelligence nécessaire pour répondre à des hommes tels que vous ; toutefois, Milords, pour vous complaire, passons dans mon cabinet. »

A ces mots, la reine se leva, et Wolsey lui donna la main. Catherine maintint avec vivacité ses droits de femme et de reine. Nous qui étions dans la première chambre, dit Cavendish, nous entendions de temps en temps la reine parler très haut, mais nous ne pouvions comprendre ce qu’elle disaitr. » Catherine, au lieu de se justifier, accusa hardiment son juge. « Je sais, Monsieur le cardinal, dit-elle avec une noble franchise, je sais qui a donné au roi les conseils qu’il suit ; c’est vous ! Je n’ai pas servi votre orgueil, j’ai blâmé votre conduite, je me suis plainte de votre tyrannie, et l’Empereur, mon neveu, ne vous a point fait pape… De là tous nos malheurs. Vous avez, pour vous venger, allumé la guerre en Europe, et m’avez suscité à moi-même la plus méchante affaire. Dieu sera mon juge… et le vôtre !… » Wolsey voulut répliquer, mais Catherine refusa fièrement de l’entendre, et tout en traitant civilement Campeggi, déclara qu’elle ne les reconnaîtrait ni l’un ni l’autre pour ses juges. Les cardinaux se retirèrent, Wolsey plein de dépit, et Campeggi rempli de joie ; car l’affaire s’embrouillait. Toute espérance d’accommodement était perdue ; il ne restait donc plus qu’à procéder par voie judiciaire.

r – We might hear the queen speak very loud. (Cavend. p. 229.)

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